Le 6 décembre 1989, Yvon Bouchard, professeur de génie mécanique à l’École polytechnique, a vu Marc Lépine surgir dans sa classe. Le traumatisme a été si profond qu’il a longtemps refusé d’en parler. Jusqu’à ce que, 30 ans plus tard, sa petite-nièce l’invite à briser le silence à l’occasion de la commémoration de l’attentat.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Un professeur et sa peine

« J’ai peu à dire… », a dit d’emblée Yvon Bouchard, d’un ton professoral.

Ce qui ne l’a pas empêché de me parler pendant près de deux heures de ce soir où il a vu Marc Lépine entrer dans sa classe.

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Le 6 décembre 1989, Yvon Bouchard, professeur de génie mécanique à l’École polytechnique, a vu Marc Lépine surgir dans sa classe.

Maintes fois sollicité par les médias pour parler de l’attentat de Polytechnique, le professeur retraité de génie mécanique s’est réfugié dans le silence pendant 30 ans.

À 77 ans, s’il accepte de témoigner, c’est parce que sa petite-nièce, Pascale Devette, a fini par le convaincre que cela valait la peine de le faire. À la mémoire des 14 jeunes femmes assassinées le 6 décembre 1989 à l’École polytechnique.

Il y a 10 ans, j’avais interviewé Adrian Cernea, le professeur qui était dans la même classe qu’Yvon Bouchard le soir de l’attentat. L’homme, alors âgé de 87 ans, m’avait invitée à le rencontrer, après avoir lu une chronique que j’avais consacrée au film Polytechnique. « J’ai vu Marc Lépine entrer dans ma classe, m’avait-il dit, la voix brisée. J’ai beaucoup réfléchi à ce qui s’est passé. J’aimerais vous en parler. »

Il m’avait dit sa douleur, son indignation, son incompréhension, son sentiment de culpabilité. Il m’avait raconté son 6 décembre comme pour s’en délivrer.

A priori, Yvon Bouchard ne ressent pas ce même besoin de parler. Il le fait un peu à son corps défendant. On devine que c’est très douloureux. Et qu’il trouve impudique d’exposer sa douleur.

Je lui demande s’il a vu le film Polytechnique, de Denis Villeneuve, que le professeur Cernea hésitait à aller voir. « Non. Moi, les histoires romancées, je ne veux pas voir ça… »

Au fil de la conversation, on comprend que le film funeste qui le hante depuis 30 ans lui suffit.

« Je me suis longtemps demandé : pourquoi il est arrivé là ? » « Il », c’est Marc Lépine, dont le professeur ne prononcera jamais le nom. Et « là », c’est ce local C-230.4, salle inconnue du deuxième étage où les professeurs Bouchard et Cernea écoutaient attentivement l’exposé d’un étudiant lorsqu’un homme armé d’une carabine a surgi dans la classe.

Le professeur Bouchard notait l’heure du début et de la fin de chaque présentation pour s’assurer que les étudiants respectaient le temps maximum alloué. Ce soir-là, le dernier repère temporel qu’il a noté dans ses dossiers qu’on lui a remis après la tuerie, c’était 17 h 10.

Pendant plus de 10 minutes, le professeur Bouchard me décrit froidement et minutieusement les lieux de l’attentat. De façon très cartésienne, comme pour éviter de s’aventurer dans les zones les plus douloureuses de sa mémoire. « Pour bien comprendre l’évènement, il faut comprendre la construction de l’École polytechnique. »

Il m’explique combien le local où il se trouvait était difficile d’accès, au bout d’un petit couloir « d’à peu près 48 pouces de large », qui tournait brusquement. « Là, il y avait une porte. »

Seul le hasard a pu conduire le tueur devant cette porte, croit-il. « Il s’est sans doute retrouvé là parce que son arme devait être camouflée et qu’il a vu au fond du couloir un endroit tranquille pour la déballer. Il a alors probablement entendu une voix dans le local et il a décidé d’entrer. »

À 17 h 10, au moment où Lépine entre dans la classe, tenant une carabine de ses deux mains, le professeur Bouchard a la tête penchée vers l’acétate présenté par l’étudiant qu’il doit évaluer. « Les lumières étaient tamisées un peu, pour le rétroprojecteur. J’étais concentré. Je ne l’ai pas vu. »

Il a entendu une voix dire : « Séparez-vous, les filles à gauche, les gars à droite ! » « Un étudiant, croyant que c’était quelqu’un qui faisait une farce plate de fin de session, a dit : “Ce n’est pas le temps de niaiser !” »

Lépine a tiré un coup de feu au plafond. « Cela a fait toute une détonation. Parce que c’était un local pas tellement grand, fermé. J’ai vu qu’il avait un chargeur. »

Les étudiants se sont mis à bouger. « M. Cernea a voulu commencer à parler. Je me souviens que je l’ai saisi par le bras pour l’en empêcher. Je ne sais pas s’il vous l’a raconté… À ce moment-là, je ne pense pas que les filles sont en danger, je ne pense pas qu’il va y avoir 14 morts, je ne sais rien. Je ne voulais pas que M. Cernea intervienne parce que je me disais, après le premier coup de feu, qu’il allait nous tirer dessus… »

Le tueur ordonne aux gars de sortir et aux filles de rester. « Nous sommes sortis de la classe. Je pensais que c’était une prise d’otages et que quelqu’un nous attendait sans doute à l’extérieur. »

Le professeur Bouchard croyait que l’homme armé avait peut-être un complice prêt à prendre en otage les hommes dans le corridor principal.

Il demande aux étudiants : « Est-ce que vous le connaissez ? »

Personne ne le connaissait… « Je me suis dit : ça va prendre quelqu’un pour négocier. Je suis descendu en courant pour alerter la sécurité. On a appelé la police. J’ai voulu retourner à l’intérieur. Quelqu’un m’a crié : Sortez ! Sortez ! Il y a quelqu’un qui tire dans le corridor. »

Ce n’est que plus tard ce soir-là qu’il a mesuré l’horreur de ce qui venait de se produire et saisi le caractère misogyne de la tuerie. « Le directeur intérimaire de Polytechnique m’a dit : “C’est désastreux. On est allé dans ton local. Il a tué six filles. Trois s’en sont sorties.” »

Le professeur Bouchard apprendra ensuite le bilan funeste de la soirée : 14 jeunes femmes abattues, 14 personnes (hommes et femmes) blessées. Des familles et des amis éplorés. Une société traumatisée.

Peu de temps après l’attentat, il se rappelle qu’une des familles qui avait perdu sa fille a insisté pour le rencontrer.

On m’a reproché de ne pas être intervenu…

Yvon Bouchard

Je lui demande comment il a réagi. Il est visiblement mal à l’aise. « Ceux qui disent ça s’imaginent que le gars est arrivé et a commencé à menacer les filles dans la classe. Ça ne s’est pas passé comme ça ! Pas du tout. La discussion avec les filles a commencé quand les gars sont sortis du local. À ce moment-là, on n’avait pas idée que c’était contre les filles qu’il en avait. »

Il ne se sent pas coupable, insiste-t-il. « Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire ? Qu’est-ce qu’il aurait fallu dire ? Moi, je ne le savais pas qu’il visait les femmes. Sans ça, je me serais senti coupable. Sincèrement, je ne croyais pas… Moi, je pensais que c’était une prise d’otages et qu’on se ferait attraper en sortant dans le corridor principal. Dans les prises d’otages, quand on sépare les femmes ou les enfants d’un bord, les hommes de l’autre… Comment voulez-vous que les gens qui sont là présument que les enfants vont se faire tuer ? »

Je lui demande si ces accusations l’ont fâché. « Non, non, non… », répète-t-il, catégorique.

À ses côtés, sa conjointe, Mylène Cardazzi, qui travaillait aussi à l’École polytechnique à l’époque, rectifie, la voix brisée. « Il était peiné. »

Elle se tourne vers lui. « Yvon, je me souviens quand c’est arrivé, tu as beaucoup pleuré. Tu me disais tout le temps : “Il a tué mes filles ! Il a tué mes filles !” Je ne savais pas quoi te dire… »

Ému, le professeur Bouchard ne dit rien.

Les deuils, les silences et les mots

En écoutant son grand-oncle Yvon répéter qu’il ne pouvait pas deviner que le tueur voulait s’en prendre aux jeunes femmes de sa classe, Pascale Devette ose une question.

« Tu ne pouvais pas le savoir, Yvon. Mais maintenant qu’on le sait, est-ce difficile d’en parler ? Tu te sens comment quand tu parles de Polytechnique ?

— Je n’en parle jamais… »

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Pascale Devette et son grand-oncle Yvon Bouchard

Cette difficulté à trouver les mots pour des endeuillés qui ont vécu des expériences traumatiques est devenue un sujet d’études et de réflexion pour Pascale Devette, qui est professeure de science politique à l’Université de Montréal. Trente ans après l’attentat de Polytechnique, elle a interviewé son grand-oncle Yvon Bouchard et sa grand-tante Mylène Cardazzi dans le cadre de la série de balados Entre mémoires et silences, lancée à l’occasion de la commémoration de la tragédie.

Comme elle n’avait que 4 ans en 1989, Pascale Devette n’a aucun souvenir de l’attentat de Polytechnique. Mais dès l’adolescence, elle se souvient très bien du lourd silence qui entourait cette tragédie dont son grand-oncle avait été témoin.

Quand j’étais plus jeune, c’était comme un drame familial dont on ne pouvait pas trop parler. Un peu comme une espèce de maladie honteuse ou quelque chose de très grave qui était arrivé à quelqu’un.

Pascale Devette

Avec le temps, on a tenté de mettre des mots sur ce silence douloureux. Mais ce n’était pas nécessairement les bons mots, observe-t-elle. « On disait : “Ah ! c’est un fou !”… Il y avait quelque chose comme un manque de vocabulaire dans ma famille pour nommer ça. »

Pas juste dans sa famille, bien sûr. Dans toute la société.

À l’adolescence, Pascale Devette a compris peu à peu la portée politique et sociale de l’attentat. Il y avait un « avant Poly » et un « après Poly ». Il y avait aussi des conditions sociales qui avaient permis que cette tuerie se produise. Et il aura fallu près de 30 ans pour utiliser les mots « attentat antiféministe » et « féminicide ».

La jeune femme voit dans la difficulté à trouver les bons mots après Poly des échos de l’expérience traumatique des rescapés de guerre. Elle pense à son grand-père paternel, réfugié hollandais qui a été fait prisonnier durant la Seconde Guerre. Marquée par sa lecture d’Anne Frank, Pascale Devette demandait souvent à son grand-père : « C’était comment, les camps ? »

Il lui répondait : « C’était difficile, je n’aimais pas la soupe aux choux. »

« C’est la seule réponse qu’il me donnait. Alors que plein de jeunes de son village sont morts là-bas. » Une réponse qui visait sans doute à la protéger tout en se protégeant lui-même. La soupe aux choux de son grand-père, c’est un peu comme le plan de construction de l’École polytechnique minutieusement décrit par son grand-oncle. Une façon d’éviter de parler de l’horreur.

***

Ce qui m’a frappée dans les témoignages croisés des deux professeurs de génie mécanique qui ont vu surgir Lépine dans leur classe, c’est qu’ils avaient tous les deux eu, avant la tragédie de Poly, une vie traversée de deuils extrêmement difficiles.

Adrian Cernea, d’origine roumaine, était fils d’un survivant du pogrom de Iasi, sa ville natale. Il avait vécu la guerre, perdu des proches. Il avait vu l’horreur signée Staline. Il avait vu l’horreur signée Hitler. Il avait dû élever sa fille seul, sa femme n’ayant pas survécu à l’accouchement. Il m’avait raconté avec émotion comment, en un jour, il était devenu veuf et père. Il m’avait dit à quel point il était fier du parcours de sa fille Sally. Sa peine et son indignation devant cette « nullité prétentieuse » qui a tué ses étudiantes étaient décuplées par le fait qu’il voyait en elles ses propres filles. « Elles avaient l’âge de ma fille. »

En parlant du temps qu’il a fallu pour se relever de l’attentat de Poly, Yvon Bouchard me dira pudiquement, la gorge nouée : « J’ai eu d’autres évènements dans ma vie. J’ai continué à travailler comme si de rien n’était. Je n’ai jamais eu de problèmes. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas affecté. »

Cela faisait près d’une heure qu’on parlait. Il a fait une pause. J’ai eu l’impression qu’une digue en lui avait cédé. Des larmes ont coulé. Sa conjointe lui a tendu une boîte de mouchoirs.

« Moi, j’ai perdu un enfant de la fibrose kystique. Je ne suis pas capable de parler de ça. Je l’ai perdu », a-t-il dit, la voix étouffée par les sanglots.

Son fils Éric n’avait que 10 ans quand il est mort dans ses bras.

Le lendemain, j’ai continué à donner mes cours comme si de rien n’était. Je n’en ai jamais parlé et je n’ai jamais eu de problèmes. Parler, ça ne sert à rien…

Yvon Bouchard

Il évoque l’impossibilité de trouver des mots pour répondre aux questions d’un fils qui ne se sait pas condamné. « Quand un enfant te dit : “Papa, quand est-ce que je n’aurai plus de la fièvre ?” Je n’étais pas capable de lui dire… Êtes-vous capable d’élever un enfant en sachant qu’il va mourir ? Maudite job. Très dur. »

Éric est décédé un jour de septembre 1979. « Le lendemain, j’ai donné mes cours », répète Yvon Bouchard, persuadé que c’était pour lui la seule façon de se relever. « Il ne faut pas que je revoie des images. Du moment que je revois des images, ça me détruit. »

Les proches d’Yvon Bouchard ont toujours su que la mort de son fils était un sujet tabou, encore plus que Poly. Tout comme l’est aussi la mort de sa femme, Hélène, qui a succombé à un cancer du pancréas en 1983, quatre ans après le décès de leur fils, à l’âge de 38 ans. Lors de son hospitalisation, Yvon Bouchard dormait à l’hôpital tous les soirs. Le lendemain, il allait donner ses cours à l’université. Comme si la seule façon d’anesthésier sa douleur était de ne pas trop s’y arrêter.

Même s’ils avaient en commun d’avoir vécu une succession de deuils pénibles avant l’attentat de Poly, Yvon Bouchard et Adrian Cernea n’en ont jamais parlé ensemble. Mais pour l’un comme pour l’autre, ces deuils passés n’atténuaient en rien la tristesse profonde qu’ils ont ressentie ce soir où un homme qui détestait les féministes a assassiné 14 jeunes femmes.

Ne les oublions pas

Le soir du 6 décembre 1989, lorsque Mylène Cardazzi, le cœur serré, est rentrée à la maison, elle a été surprise de ne pas y trouver son conjoint, Yvon.

Adjointe administrative au département de génie mécanique de l’École polytechnique, elle avait quitté le travail en catastrophe ce soir-là, sans savoir ce qui se passait vraiment.

Peu après 17 h, Mylène Cardazzi avait rendez-vous avec ses collègues dans une salle de conférence du troisième étage, juste avant de se diriger vers leur souper de Noël. « On était une quinzaine de femmes. La porte de la salle de conférence était ouverte. Et tout à coup, un professeur est arrivé en courant en disant : “Fermez la porte ! Enfermez-vous ! Il y a un tireur fou au deuxième.” »

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Mylène Cardazzi

Mylène Cardazzi est retournée dans son bureau. Elle s’y est enfermée avec une collègue.

On n’avait pas de radio, on n’avait rien. On ne savait pas ce qui se passait. On n’osait pas sortir. On écoutait, mais on n’entendait rien. C’était le silence complet.

Mylène Cardazzi

Elle ne sait pas combien de temps sa collègue et elle sont restées enfermées. Mais elle sait que ça lui a paru une éternité. « Après un certain temps, on s’est regardées et on s’est dit : on sort. Mais par où ? »

Elles ont décidé de prendre une sortie arrière de l’École polytechnique. « Je l’ai prise par la main et on s’est mises à courir. »

Dehors, il neigeait. Mylène Cardazzi et sa collègue sont montées en vitesse dans sa voiture, sans savoir encore ce qui se passait vraiment à l’intérieur des murs de l’École. Personne n’avait de téléphone cellulaire à l’époque. « En descendant la côte de Polytechnique, j’ai vu qu’il y avait une dizaine d’ambulances qui montaient. Je me suis dit : c’est grave. »

Ne sachant pas si ses collègues l’attendaient ou pas au restaurant de la rue Saint-Denis où elles avaient une réservation, Mylène Cardazzi s’y est rendue. Ses compagnes de travail y étaient. Quelques minutes plus tard, le directeur du département de génie mécanique a appelé au restaurant pour leur annoncer la terrible nouvelle. « Il nous a dit que 14 femmes avaient été tuées. On ne comprenait pas… On est immédiatement sorties du restaurant, sans rien commander, bien sûr. »

En état de choc, Mylène Cardazzi est rentrée à la maison. Il devait être 19 h 30 ou 20 h. Où était donc Yvon ? Elle ignorait qu’il avait un cours ce soir-là. Elle était persuadée qu’il avait quitté l’École polytechnique bien avant elle.

Elle a commencé à recevoir des appels de proches inquiets. « Où est Yvon ? » Elle a allumé la télé. Il n’y avait rien encore.

« Tout à coup, aux nouvelles de 22 h à Radio-Canada, je vois Yvon qui était dehors, en chemise et cravate dans la neige. Il explique qu’il y avait un homme qui était entré dans sa classe, qui avait menacé les gens et les avait fait sortir. Derrière lui, je voyais les policiers et des ambulanciers qui sortaient des gens. C’est là que j’ai su que ça avait commencé dans sa classe. »

Au lendemain de la tuerie, Mylène Cardazzi a accompagné son conjoint au salon funéraire de chacune des jeunes femmes assassinées. Le 11 décembre 1989, aux côtés de 8000 autres endeuillés, ils ont assisté aux funérailles communes de 9 des 14 victimes qui avaient lieu à la basilique Notre-Dame de Montréal.

Trente ans plus tard, ses yeux s’embuent encore quand elle y pense.

C’était difficile dans les jours qui ont suivi parce que tout le monde était triste, mais personne n’en parlait. C’était à fendre le cœur. D’une tristesse épouvantable. Personne n’osait en parler parce que c’était trop gros.

Mylène Cardazzi

Les lieux de l’attentat faisaient penser à une scène de guerre. Cadrages de portes brisés, trous de balle dans les murs... « Le lendemain, l’équipe de menuisiers de l’École avait essayé de tout réparer. Mais on voyait que des choses avaient été brisées. On sentait qu’il s’était passé quelque chose. »

Pour les femmes en particulier, c’est comme si quelque chose en elles s’était aussi brisé. « Si quelqu’un arrivait derrière moi, je sursautais. On était comme sur le qui-vive. On n’était pas menacées. Mais on sentait que plus rien n’était pareil. »

La tristesse infinie était doublée d’une incapacité à comprendre ce qui s’était produit. « On se disait : pourquoi les femmes ? Moi, en tant que femme, j’étais révoltée. Je pensais aux familles qui avaient perdu leur enfant. Des belles filles qui étaient brillantes. Je ne comprenais pas pourquoi il s’en était pris aux femmes. Comment il pouvait détester autant les femmes. »

Je lui demande s’il y a une leçon à tirer de cette tragédie. « Je dirais qu’il faudrait éduquer nos garçons. En leur disant que les filles et les gars sont égaux. »

Il faut aussi honorer la mémoire des victimes, ajoute-t-elle. C’est la raison pour laquelle Yvon Bouchard et elle ont accepté de témoigner, même si ça remue des souvenirs douloureux. Pour elles qui auraient dû avoir la vie devant elles : Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte.

Pour qu’elles ne sombrent pas dans l’oubli.