Ça s’est passé au cours d’un repas entre amis.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

« C’est officiel, je quitte Montréal et je vais m’installer à Mont-Saint-Hilaire avec mon chum », a lancé une amie.

« Ben voyons donc ! », a répondu le reste du groupe (tous des Montréalais) sur un ton oscillant entre la joie et la perplexité.

La perplexité s’est transformée en stupéfaction quand, un mois plus tard, nous avons appris qu’un autre couple du groupe prenait la décision de laisser derrière lui cônes orange et rues crevassées pour aller s’établir également à Mont-Saint-Hilaire.

C’est donc avec un intérêt marqué que j’ai pris connaissance du palmarès des villes où il « fait bon vivre » établi par le magazine Maclean’s et repris, pour le Québec, par L’actualité.

Si je me fie aux conclusions de ce palmarès, mes amis déserteurs s’inscrivent dans la tendance de l’heure, celle qui place les villes de petite taille au rang des endroits où se trouve le « bonheur ». En effet, la moitié des 25 villes qui caracolent au sommet de ce classement comptent moins de 30 000 habitants (dont 7 en bas de 20 000).

Parmi les 25 premières positions, on retrouve Mirabel, Deux-Montagnes, Westmount, Rosemère, Prévost, Magog, Sainte-Marthe-sur-le-Lac, Boisbriand, Mont-Royal, Amos, Vaudreuil-Dorion et Saint-Sauveur. Du côté des villes plus populeuses apparaissent Blainville, Victoriaville, Terrebonne, Sherbrooke, Lévis, Trois-Rivières et Repentigny.

Précisons que parmi les 103 villes de ce classement, Québec arrive au 25e rang, Gatineau au 66e rang, Montréal au 69e rang, Laval au 73e et Longueuil au 79e. Bref, à part la Vieille Capitale qui ne se débrouille pas trop mal, les grosses villes n’ont pas la cote.

Pour arriver à ce classement, on a noté les municipalités québécoises de 10 000 habitants et plus en fonction de neuf critères (économie, accessibilité, transport, démographie, criminalité, santé, imposition, commodités et implication). On n’a pas tenu compte de leur esthétisme.

Au premier regard, ce palmarès confirme le succès des banlieues amorcé il y a quelques années. Cette tendance s’explique en partie par une « nostalgie des villages », peut-on lire dans le dossier de L’actualité.

Autrefois perçues comme des endroits ennuyeux et vides, les banlieues se sont prêtées au jeu de la concurrence et offrent aujourd’hui beaucoup d’attraits à ceux (particulièrement de jeunes familles) qui veulent s’y établir.

En jouissant d’une plus grande autonomie, de nombreuses municipalités québécoises se sont dotées d’infrastructures offrant une meilleure qualité de vie. Un meilleur accès à la culture et aux sports fait partie des attraits. Certaines sont devenues, au cours des dernières années, des pôles d’emploi intéressants.

Ces « villes survitaminées » n’hésitent d’ailleurs pas à créer de vastes campagnes publicitaires pour attirer de nouveaux habitants. Diriger une ville, c’est créer une marque commerciale. On peut le constater tous les jours sur des panneaux publicitaires ou dans des messages à la télé ou à la radio.

Mais le hic quant à ce palmarès, car il y a un hic, c’est que ce retour à la banlieue a des effets pervers. Sébastien Lord, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal, interviewé pour les besoins de ce dossier, le cerne bien. Ce phénomène favorise la fameuse culture de l’étalement urbain.

En consultant le palmarès, on se rend compte que plusieurs des villes qui occupent les premières positions sont à proximité des grands centres. Bref, les petites villes doivent leur succès aux grandes villes. En d’autres mots, si on déplaçait certaines villes qui occupent les premières positions dans des régions éloignées du Québec, je ne suis pas sûr qu’elles obtiendraient le même score.

Quand on scrute les résultats de ce palmarès, on se dit qu’on devrait plutôt parler du pouvoir des agglomérations que du succès des petites villes. Sébastien Lord n’est pas le seul à avoir vu dans ce palmarès l’éléphant qui tente de se camoufler. Son collègue Jean-Philippe Meloche, également, l’a aperçu. Au bout du fil, il s’est empressé de nuancer les résultats.

« Une ville, sur le plan conceptuel, c’est une agglomération de personnes qui ont des intérêts dans un lieu. Que je me trouve dans une banlieue ou dans la ville centre, je suis dans la même ville. Cela veut dire que la qualité d’une banlieue est très dépendante de la ville à laquelle elle est attachée. On ne peut pas les séparer. En tentant de séparer les villes, on fait dire de drôles de choses. »

Qui dit phénomène d’étalement urbain dit problèmes de circulation et enjeux environnementaux. Cette progression rapide et excessive des agglomérations crée une confusion dans les rôles et les responsabilités des diverses composantes de cette entité complexe. On en vient à ne plus savoir à qui profite cette expansion ou à qui elle fait du tort.

Pour y voir plus clair, Jean-Philippe Meloche n’hésite pas à prendre le taureau par les cornes. « Il faudrait renvoyer le coût [lié à l’étalement urbain] aux gens qui habitent dans les banlieues plutôt que de le refiler à l’ensemble de la société. Il faut que les gens qui font ce choix-là payent le coût réel de ce choix. De son côté, il faut que Montréal construise des logements intéressants pour accommoder une plus grande diversité de citoyens. »

L’urbaniste Yves Deshaies, qui a également pris connaissance du palmarès, s’inquiète de son côté de voir les municipalités québécoises prendre du galon dans une joyeuse désorganisation. « On peut prendre l’exemple de deux villes québécoises à une heure de distance l’une de l’autre. Il y en a une qui va décider de se développer selon les orientations du gouvernement et l’autre qui fera à sa tête alors que le Ministère fera la sourde oreille. Ça donne des résultats décevants et tristes. Ça, c’est un grave problème. »

Yves Deshaies touche un aspect primordial. Le succès que connaissent certaines municipalités offre aux élus un effet grisant qui ne leur fait pas toujours prendre les meilleures décisions. Déjà que le défi urbanistique des villes québécoises est gigantesque, il ne faudrait pas l’empirer. Sinon, on pourrait se rendre compte que le bonheur qu’on s’était imaginé coûtera cher, très cher.