Des séries télé comme Unité 9 et Orange is the New Black se sont intéressées à la vie des femmes en prison. Mais derrière le filtre de la fiction, comment la vie « en dedans » se passe-t-elle réellement ? Dans une série de chroniques, la détenue Viviane Runo* lève le voile sur le quotidien des femmes au pénitencier de Joliette.

Viviane Runo*
Chroniqueuse invitée

Pour connaître la situation des femmes incarcérées en 2019, je dois vous amener avec moi entre les murs de barbelés.

L’Établissement Joliette, prison modèle, est visité tous les ans par de nombreux délégués venus de tous les coins du monde.

Pour la population régulière (les Minimums et les Médiums), il y a les unités d’habitation semi-détachées à deux étages accueillant de huit à dix résidantes. Parmi celles-ci, deux maisons se distinguent. La Maison Mère-enfant, qui abrite les femmes qui participent au programme du même nom (un programme disparu des autres pénitenciers fédéraux). Et une autre dite Unité minimum, qui reçoit seulement des femmes ayant une cote de sécurité minimale. C’est de cette unité que je vous écris.

Il y a aussi le Milieu de vie structurée (MVS). Un pavillon de plain-pied, où travaillent en permanence plusieurs membres du personnel, hébergeant des femmes suivant le programme de thérapie comportementale dialectique (TCD), ou d’autres femmes inaptes à gérer leur environnement sans aide, à cause de dépression ou de déficience intellectuelle.

PHOTO RYAN REMIORZ, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Vue des bâtiments de l’Établissement Joliette comprenant les unités d’habitation, l’Unité de garde en milieu fermé 
et les bureaux administratifs

À première vue, on dirait un petit village avec son chemin central et ses allées menant aux résidences. Toutefois, ne vous méprenez pas : ce n’est pas le Village de Nathalie ! C’est un pénitencier avec ses nombreuses rondes, sa surveillance technique et ses appels à l’interphone incommodants par leur fréquence et leur niveau de décibels. Certains poussent tellement la voix qu’ils provoquent en nous une tension difficile à gérer.

À notre arrivée, nous recevons trois clés : pour la porte avant de notre unité, pour notre chambre et pour notre casier postal. Les portes d’accès à la cour sont verrouillées de l’extérieur, mais pas de l’intérieur. Première responsabilisation des résidantes : ne pas sortir aux heures interdites.

Les Maximums résident dans un complexe fermé et très sécurisé, l’Unité de garde en milieu fermé (UGMF), ou Max, pour les intimes. Autour d’une rotonde colorée se trouvent les modules d’habitation, les locaux communautaires et la cuisine. Tous sont assujettis au guet des gardiens grâce aux multiples caméras, aux espaces vitrés et aux fréquentes patrouilles. Derrière les grandes vitrines des modules habitables (l’Aquarium) se trouvent la salle à manger et le séjour. Un long corridor mène aux cellules fermées par de lourdes portes métalliques.

À l’instant où vous êtes confinée dans cet espace clos, vous avez l’impression que plus rien n’existe, excepté si vous êtes doublée. Vaut mieux s’entendre avec sa partenaire !

La cellule aux murs de parpaing compte un minimum de mobilier ainsi qu’une toilette à ciel ouvert et un lavabo. On espère ne pas avoir de problème de tuyauterie personnel… Autant pour notre colocataire.

Ici, tous les accès sont verrouillés, et vous devez attendre qu’on vous ouvre. À l’écart se trouvent des bureaux administratifs et l’isolement (le Trou). Celui-ci, en voie de reconstruction à la suite d’une nouvelle législation, la loi C-83, deviendra l’Unité d’intervention structurée (UIS) et sera sous surveillance constante. Ce qui veut dire que l’Établissement Joliette, comme les autres pénitenciers au Canada, n’aura plus de cellule d’isolement.

Les repas, préparés par le personnel du Service alimentaire, sont livrés dans des cabarets de plastique. Même matière pour les ustensiles… Sécurité avant tout !

Au Max, vous pouvez travailler, terminer vos études et suivre des programmes. Quelques loisirs sont organisés, mais peu de choses viennent tromper l’ennui. À tout moment, la dépression guette.

Petite histoire

Pour comprendre comment la prison sans barreaux est apparue, suivez-moi, nous allons faire un grand saut dans le passé.

Au début du XIXe siècle, l’opinion publique s’indigne devant la souffrance des châtiments corporels infligés aux criminels et demande aux autorités de renoncer à ces pratiques moyenâgeuses pour privilégier l’incarcération. C’est le Pénitencier provincial (connu aujourd’hui sous le nom de Prison de Kingston) qui sera le premier à loger les délinquantes avec de longues peines. Peu nombreuses, elles ne compteront guère pour la direction et seront traitées en parias.

En 1848, des rumeurs de flagellation sur les femmes et les enfants amènent une enquête, la commission Brown. Ce sera la première d’une longue série d’investigations révélant que les détenues « sont négligées et vivent dans des conditions lamentables, n’ont pas le droit aux traitements égaux ni n’ont accès à des programmes convenables ». On conseille la construction d’une unité distincte à l’extérieur de la prison des hommes. Donc en 1925, la Prison des femmes ouvre ses portes… entre les murs de la Prison de Kingston. Très vite, la prison centrale génère un grave problème de discrimination et de marginalisation. La commission Archambault recommande déjà sa fermeture en 1938.

Le temps passe (75 ans et 15 rapports) sans que l’on ne s’occupe vraiment de la situation des prisonnières. Considère-t-on les femmes comme des citoyennes de deuxième zone ?

Arrivent les années 70 avec le mouvement féministe. Un nouveau rapport, le rapport Ouimet, a suggéré en 1969 l’instauration de nouvelles législations afin d’éliminer toute discrimination basée sur le sexe et la religion. Une fois de plus, on préconise la fermeture de la Prison des femmes ainsi que l’élaboration de programmes de meilleure qualité.

Finalement, un accord permet aux femmes francophones de s’installer à la Maison Tanguay (1973), ce qui ne règle pas la situation des anglophones ni des autochtones. En 1988, l’Association du Barreau canadien affirme que la séparation des femmes d’avec leur famille et leur communauté rend « les souffrances de l’emprisonnement plus dures que raisonnable » et, par le fait même, « entrave les chances de réhabilitation ».

Pourtant, rien ne se passe ! Au début des années 80, un coup de pouce viendra du cœur même des difficultés. Une suite de procédures judiciaires mettra fin à la tergiversation gouvernementale et permettra la naissance d’une nouvelle idéologie. Une voie vers la réhabilitation ! On offre aux détenues un milieu de vie plus sécuritaire et respectueux. On élabore des programmes adaptés à leurs besoins en fournissant des outils pour leur permettre de faire des choix responsables. Malheureusement, les changements n’ont pas été concrétisés assez rapidement pour prévenir nombre de suicides, des grèves de la faim, des automutilations et des incidents graves.

Certains affirment qu’une prison sans barreaux n’en est pas une. À ceux-là, je réponds : l’incarcération, c’est plus que la perte de liberté. Les barreaux, même invisibles, n’en demeurent pas moins présents… Ils sont là, n’en doutez pas ! Ils sont dans nos têtes, dans nos cœurs. Et si vous y êtes assez longtemps… ils vous tatouent l’âme de leurs parallèles. On quitte la prison changée… c’est vrai… et la plupart en sortent debout. Par contre, quelques-unes la quittent avec une étiquette au gros orteil.

Mes sincères condoléances aux familles pour leur perte inattendue.

*Nom fictif, pour protéger son anonymat