Quand la DPJ de la Côte-Nord ne répond plus aux appels, les citoyens finissent par se tourner vers la Sûreté du Québec pour sonner l’alarme à propos d’un enfant violenté, a raconté hier Wanda Beaudoin, mairesse de Blanc-Sablon, petit village situé à l’extrême est du Québec.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Mme Beaudoin témoignait hier à la commission spéciale sur la DPJ, qui s’est déplacée pour la semaine à Sept-Îles, sur la Côte-Nord.

Le portrait qu’a dressé Mme Beaudoin de la situation, c’est celui de services à la jeunesse et de santé gérés à distance par des gestionnaires qui, depuis la réforme Barrette, se trouvent à Sept-Îles ou à Baie-Comeau et qui « n’ont pas de connaissances fines » des réalités des villages.

Et souvent, la DPJ ne répond carrément pas. Pendant un camp d’été à Blanc-Sablon, les animateurs ont remarqué un enfant qui était manifestement maltraité à la maison. « Les animateurs ont appelé deux fois à la DPJ, en vain. Ils sont allés à la Sûreté du Québec. »

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Wanda Beaudoin, mairesse de Blanc-Sablon

Une autre fois, pour un enfant victime d’attouchements, Mme Beaudoin a raconté s’être elle-même butée à une DPJ aux abonnés absents.

Tout indique que la DPJ de la Côte-Nord est débordée. Dans son rapport annuel, publié en septembre, l’organisme disait avoir reçu au cours de la dernière année 3540 signalements, une hausse de 11,7 % par rapport à 2017-2018.

Selon Mme Beaudoin, tout roule carré depuis la réforme Barrette. Les enfants et les familles sont depuis lors beaucoup plus vulnérables, notamment parce que les professionnels fuient le bateau.

Une intervenante, qui démissionne parce que tout est lourd, a expliqué à Mme Beaudoin son ras-le-bol d’avoir à rendre des comptes à pas moins de cinq gestionnaires différentes.

« Quand elle voulait aider une collègue débordée, elle se faisait poser des questions, elle se faisait demander ses statistiques cette journée-là et elle se faisait dire qu’elle n’avait pas travaillé fort [dans ses propres dossiers]. »

Ceux qui travaillent auprès de jeunes pris en charge par la DPJ et qui se retrouvent souvent devant toute la misère du monde devraient au contraire pouvoir compter, à leurs côtés, sur des gestionnaires prêts à les épauler, selon Mme Beaudoin. Ils ne devraient pas « repartir chez eux avec tout ça sur les épaules ».

Le personnel s’en va, plaçant des éducateurs souvent novices dans la position de faire des évaluations qui devraient être plutôt réalisées par des travailleurs sociaux ou des psychologues, comme l’exige pourtant la Loi sur les actes réservés.

Identité culturelle

Me Kim Chiasson, avocate à l’aide juridique de Sept-Îles, a elle aussi parlé de lois qui ne sont pas respectées, comme celle visant à garantir à tout jeune pris en charge par la DPJ la préservation de son identité culturelle.

Or, a-t-elle fait remarquer, « quand les centres de réadaptation sont pleins à Sept-Îles ou à Baie-Comeau, les jeunes peuvent se retrouver à Gaspé ou à Québec. Québec, c’est huit heures de route ».

Lorsqu’un problème de toxicomanie est en cause, le jeune peut être envoyé en Gaspésie, de l’autre côté du fleuve.

Comment le jeune peut-il, dans ces conditions, maintenir des liens avec sa famille ou avec sa communauté innue de la Côte-Nord ? a demandé MChiasson. 

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Kim Chiasson, avocate à l’aide juridique

Elle a relevé qu’on devrait encore davantage solliciter l’aide des intervenants communautaires de la région qui, eux, établissent de solides liens de confiance avec les familles, « sans toute la paperasse » inhérente au système de santé, a-t-elle dit.

Améliorations à venir

Lorsqu’est venu son tour de témoigner, Anne Tremblay, directrice des programmes au Centre intégré de santé et de services sociaux de la Côte-Nord, a convenu que, de fait, depuis la réforme, « on fait de la gestion à distance ».

Avec certains ajustements à venir, elle a cependant dit espérer que « ce modèle, encore récent, va porter ses fruits ».

« Mais la réforme date d’il y a cinq ans. Quand est-ce que cela va aller mieux ? », lui a lancé Régine Laurent, présidente de la Commission.

À cela, Mme Tremblay a répondu que les listes d’attente sont en diminution et que les délais d’accès sont meilleurs.