On a les débats de société qu’on mérite. Lorsqu’on en est à organiser une manifestation « Mon coton ouaté, mon choix », c’est signe que ce n’est pas juste le coton qui est ouaté. Notre société l’est aussi. Extra ouatée sous sa première tempête de neige.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Après l’expulsion du Salon bleu de la députée Catherine Dorion, « coupable », selon ses détracteurs, d’atteinte au décorum, on dira qu’il y a des enjeux plus pressants que celui de défendre le droit inaliénable de la femme de porter un coton ouaté en toutes circonstances. C’est vrai. Il y a quelques trucs plus pressants. L’urgence climatique, par exemple.

Cela dit, sans vouloir en exagérer la portée, il me semble que le débat sur la tenue requise à l’Assemblée nationale n’est pas aussi futile qu’il en a l’air. Car il est révélateur d’un « deux poids, deux mesures » auquel on soumet les femmes en politique et ailleurs : les femmes qui dérangent ou qui commettent des erreurs sont souvent jugées plus sévèrement que les hommes.

Les réactions viscérales suscitées par la tenue vestimentaire de Catherine Dorion à l’Assemblée nationale rappellent celles auxquelles a dû faire face Safia Nolin, « coupable », elle aussi, d’avoir défié les diktats, au gala de l’ADISQ en 2016, en portant un t-shirt et une veste de laine. Un choix qui lui a valu d’être traitée de tous les noms.

Et pourtant…

A-t-on entendu quelqu’un s’insurger contre le fait que le rappeur Loud ait lui aussi porté un coton ouaté au dernier gala de l’ADISQ (sinon pour dire qu’il avait dû coûter cher) ? Bien sûr que non. C’est un homme, c’est un artiste, il a le droit.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Catherine Dorion, députée de Québec solidaire

Alors que pour une femme qui refuse d’être confinée à la petite case prévue pour elle, trop souvent, le même choix n’est pas vu comme un droit, mais comme une provocation. On lui rappellera, encore et toujours, que sa fonction première, en tant que femme, est de plaire. Celle qui déplaît ou qui dérange, que ce soit par sa manière d’être ou son choix vestimentaire, sa façon de parler ou de se fâcher, est rapidement rappelée à l’ordre. Sois belle (mais pas trop) et tais-toi. Et surtout, ne viens pas jouer à la victime ! Après tout, tu l’as cherché, en t’habillant trop ceci ou pas assez cela…

Si on en revient au coton ouaté de Catherine Dorion… On me dira que les réactions provoquées par sa tenue vestimentaire n’ont pas tant à voir avec le fait qu’elle soit une femme qu’avec le fait qu’elle est une députée, dont la fonction commande de se conformer à certaines règles à l’Assemblée nationale. Et ces règles, même si elles ont été édictées par des hommes, sont les mêmes pour tous, dira-t-on encore.

C’est vrai en théorie. Mais compte tenu du fait que Catherine Dorion avait déjà porté ce même coton ouaté à plusieurs reprises au Salon bleu sans que ce ne soit vu comme un problème, il me semble que ce qu’on lui reproche véritablement est ailleurs.

Ce faux débat met en lumière le vrai traitement à géométrie variable réservé aux politiciens, selon qu’ils soient hommes ou femmes. Une injustice que la mairesse Valérie Plante dénonçait récemment, en entrevue éditoriale avec La Presse, au moment de faire son bilan de mi-mandat. Oui, il y a un « deux poids, deux mesures » lorsqu’on est femme en politique, observait-elle. « Il faut que je sois parfaite. »

>Relisez l’entrevue éditoriale de La Presse avec Valérie Plante

La femme politicienne a en effet beaucoup moins le droit au faux pas que l’homme qui occupe la même fonction. La mairesse donnait l’exemple d’une erreur pour laquelle elle s’était excusée en décembre 2018, alors qu’elle avait fait une allocution entièrement en anglais lors de l’implantation de trois entreprises britanniques en intelligence artificielle à Montréal. Bien qu’elle se soit excusée, ce ne fut pas suffisant. « Je me suis fait ramasser solide alors que pour un homme, dans la même situation que moi, en l’occurrence dans un poste important, ç’a été plus smooth. »

Valérie Plante faisait référence au ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon, qui avait fait une allocution en anglais lors d’une mission économique. Bien qu’il se soit fait rabrouer par le premier ministre, l’affaire n’a pas suscité la même controverse. Pour lui : cinq minutes de critique et une trentaine de mentions dans les médias. Pour elle : une semaine de reproches et 250 mentions dans les médias. Même erreur, deux réactions.

Le constat est le même si on compare le traitement réservé aux erreurs respectives de l’ex-ministre MarieChantal Chassé et du ministre Simon Jolin-Barrette. D’un côté, on a une femme politique qui, lors de son bref mandat comme ministre de l’Environnement, ne s’est visiblement pas démarquée par la maîtrise de ses dossiers. Cela lui a valu d’être vivement critiquée et ridiculisée sur la place publique avant d’être démise de ses fonctions. Certains y ont vu, à tort, l’occasion de remettre en question les compétences des femmes politiques en général et le bien-fondé de la parité.

De l’autre côté, on a un homme politique, ministre de l’Immigration qui, visiblement lui aussi, en dépit de son air confiant imperturbable, ne maîtrise pas ses dossiers et multiplie les erreurs, la dernière en date étant sa réforme plus que bâclée du Programme de l’expérience québécoise. Cela lui a valu de vives critiques tant dans le milieu de l’éducation que dans le milieu des affaires. Si bien que le premier ministre, devant le tollé, n’a eu d’autre choix que d’intervenir afin de retirer la réforme absurde improvisée par son ministre. Une réforme qui, pour aucune raison valable, privait volontairement notre société de candidats à l’immigration parmi les plus recherchés de l’OCDE en plus de nuire considérablement à l’image du Québec à l’étranger.

Qu’à cela ne tienne, en dépit des voix qui en appellent à la démission d’un ministre qui a perdu toute crédibilité dans ce dossier, François Legault a réitéré, lundi, sa confiance envers Simon Jolin-Barrette. Et en dépit du fiasco, personne ne s’est interrogé sur les compétences des hommes politiques en général et le danger d’offrir, par habitude, des limousines à des politiciens cravatés qui ne les méritent peut-être pas. À méditer, au-delà du coton ouaté.