Le rideau de fer n’était pas assez épais pour séparer Heidi Wagner, née à Naundorf, village de la République démocratique allemande (RDA), de Michel Beaulieu, de la basse-ville de Québec. Attablée à un café montréalais, son dossier d’espionnage à la main, elle revient sur l’histoire rocambolesque qui l’a menée jusqu’ici.

Raphaël Pirro Raphaël Pirro
La Presse

La jeune Heidi avait l’âme rebelle. Dans la rigidité du régime communiste, elle s’habillait « différemment » et écoutait du Klaus Renft Combo, groupe rock un peu trop provocateur aux yeux de la police secrète. Le groupe est banni en 1975.

S’il n’avait tenu qu’à son père, qui croyait dur comme fer au système, la jeune enseignante de russe aurait dû faire son entrée dans le parti communiste.

Il n’en fut rien.

La jeune Heidi, au contraire, avait un goût pour l’aventure. C’est lors d’un voyage à Prague avec une amie qu’elle fait la rencontre qui changera le cours de sa vie.

Alors qu’elles sont coincées dans le hall d’un hôtel qui refuse leur monnaie, deux Canadiens aux cheveux longs leur proposent leur aide. L’un d’eux s’appelle Michel Beaulieu.

Heidi et Michel deviennent inséparables pour les trois prochains jours.

Puis, ils perdent contact, jusqu’à ce que la jeune Allemande de l’Est reçoive une lettre d’amour de 12 pages quelques mois plus tard.

Comprenant que leur histoire ne s’arrêterait pas là, sans courriels ni Facebook, ils passeront les prochains moments de leur vie à tenter de se retrouver.

« On s’est perdus plusieurs fois », dit-elle. Comme la fois où ils ont passé trois jours à se chercher à la gare de train de Prague, à la suite d’un malentendu.

Pendant deux nuits, Michel dort dans les bois à la belle étoile. Heidi, elle, dort sur un banc de la gare. Puis, au troisième jour, un miracle survient : elle aperçoit Michel au loin, marchant dans la rue. Elle le poursuit à la course et scande son nom.

« J’avais perdu espoir, ne pouvant croire qu’elle m’avait laissé en plan, mais bien obligé de me faire à l’idée, se remémore Michel. C’est en tournant le coin, en route vers autre chose, que j’ai entendu mon prénom et que ma vie a pris le cours qui conduit à aujourd’hui. »

En juillet 1979, Michel joue le tout pour le tout et s’installe dans l’un des nombreux édifices de squatteurs de Berlin-Ouest. Pour revoir la femme de sa vie, il prend des visas quotidiens au coût de 25 marks.

« J’ai traversé cette frontière des dizaines de fois, dit Michel. L’expérience s’est toujours révélée intimidante. La pire frontière que j’ai traversée de ma vie. Mais au départ, je l’ai vécu avec une certaine insouciance. »

Progressivement, il allongera ses séjours. Mais la vie dans l’Est ne peut durer. « Comment continuer cette histoire d’amour là ? », se demande Heidi.

La réponse leur vient rapidement : ils iront vivre au Canada. Mais comment quitter l’Est ? En se mariant, bien entendu.

Et c’est à ce moment que les choses se compliquent. Heidi commence à se faire espionner. Elle se fait convoquer par les autorités. Elle est emprisonnée dans une petite cellule, le temps d’une journée, puis relâchée, sans jamais savoir pourquoi.

J’étais sous le choc. Il y a des choses que la mémoire veut effacer, sinon on devient fou.

Heidi Wagner

Après trois années de démarches, avec l’aide du Canada, les amoureux réussissent leur pari et se marient à Berlin-Est.

En 1983, Heidi traverse le mur. Pour la première fois de sa vie, elle se retrouve dans l’Ouest. « C’est comme si j’étais tombée sur la Lune », se rappelle-t-elle. « En dépit de toutes les embûches érigées par le système, ils ont plié », dit Michel, qui qualifie l’évènement de « victoire totale ».

La même année, avec les derniers dollars restant dans la poche de Michel, les nouveaux mariés prennent leur envol pour Québec, où ils posent finalement leurs valises.

Aujourd’hui, Heidi Wagner est professeure d’allemand à l’Université Laval. Michel Beaulieu est biologiste. Ils retournent régulièrement en Allemagne.

En 1990, elle a récupéré la vidéo de son mariage, filmé par l’une de ses anciennes camarades d’école. Cette dernière s’est avérée une espionne.

Après la chute du mur, l’étendue de la surveillance a été révélée au grand jour. Dans un dossier « Top Secret », Heidi regroupe les documents où figurent ses sorties, ses accointances, ses activités.

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Après la chute du mur, l’étendue de la surveillance a été révélée au grand jour. Dans un dossier « Top Secret », Heidi regroupe les documents où figurent ses sorties, ses accointances, ses activités.

Dans un mélange d’horreur et d’humour, elle a découvert certaines entrées inscrites alors qu’elle n’était qu’une enfant. On dit d’elle qu’elle était une bonne étudiante, mais que sa vie personnelle était « chaotique », notamment à cause d’un Canadien « asocial » qui l’aurait influencée.

« S’ils avaient eu les possibilités technologiques de surveillance qu’on a aujourd’hui, ç’aurait été l’enfer. Il fallait en rire pour ne pas en pleurer ! »

Michel retire de ses jours en Allemagne de délicieux souvenirs. « Au fil des trois années qu’a duré cette saga, je me suis réjoui de chaque retour en RDA, dit Michel. Parce que je retrouvais évidemment Heidi, mais aussi des amis, une vie riche en discussions, échanges, aventures. On pouvait certes vouloir fuir le système, mais pas les gens qui vivaient dans ce pays. »