Du coin de sa fenêtre, il pouvait voir la mer. Au loin, il y avait des bateaux de pêcheurs. De l’autre côté de l’océan, l’Amérique.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

C’était à l’hôpital de Dakar, au Sénégal, en 1943. Mon père, fils aîné d’un épicier libanais, avait 6 ans. Et on a craint qu’il n’ait jamais 7 ans.

Il souffrait d’une pleurésie purulente pour laquelle il avait dû être opéré d’urgence. La pénicilline, découverte par Alexander Fleming en 1928, n’était pas encore largement accessible. En 1943, on commençait tout juste à l’utiliser pour soigner des blessés de guerre.

À travers la fenêtre de sa chambre d’hôpital où il a été confiné pendant plusieurs semaines, mon père passait ses journées à regarder les petits bateaux voguer au loin. Il essayait d’imaginer ce qui se trouvait par-delà la ligne d’horizon. L’Amérique le faisait rêver. Il se disait qu’un jour, peut-être, quand il serait guéri, il irait voir ce qu’il y a là-bas, de l’autre côté de l’océan.

En voyant déferler cette semaine les témoignages d’étudiants étrangers qui voyaient leur rêve brisé ou compromis par la réforme de l’immigration proposée par le gouvernement Legault – avant qu’elle soit suspendue vendredi dans la controverse –, je repensais au rêve de mon père. Un rêve qui s’est finalement réalisé en 1967.

Si les règles mal avisées que le ministre Simon Jolin-Barrette voulait implanter avaient existé à l’époque, mes parents, comme des milliers d’autres immigrants qui sont aujourd’hui des citoyens québécois à part entière, n’auraient sans doute jamais pu s’établir ici.

Que le premier ministre François Legault ait finalement décidé qu’il valait mieux retourner à la planche à dessin, plutôt que d’implanter des règles trop restrictives qui privaient volontairement le Québec de candidats à l’immigration parmi les plus recherchés de l’OCDE, est une sage décision.

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Dans les années 60, mon père était étudiant au troisième cycle en chimie analytique approfondie, à Paris. Diplômé en physico-chimie, il travaillait comme chercheur à Gaz de France lorsqu’il est tombé sur une petite annonce pour immigrer au Canada dans le journal syndicaliste Force ouvrière.

C’était une époque où le Canada commençait à coordonner de façon plus étroite ses politiques d’emploi et d’immigration. Et où le Québec, qui faisait déjà face à des problèmes de dénatalité et à une baisse de l’immigration francophone, s’inquiétait pour l’avenir du français dans la province. Le ministère québécois de l’Immigration n’existait pas encore – il a été créé en 1968. Mais dès 1965, le Québec, sous le gouvernement de Jean Lesage, avait créé son propre service de l’immigration et tentait de recruter de jeunes diplômés en France et ailleurs.

Pourquoi pas ? s’est dit mon père, qui avait 30 ans en 1967.

En 1965, il avait fait un premier voyage étudiant « exploratoire » en Amérique. L’avion à hélice avait atterri à New York. Mon père était allé rendre visite à une tante libanaise, qui vivait au Connecticut depuis 1920. Il y a rencontré des cousins, nés aux États-Unis. Il a pris un billet de bus Greyhound. C’était 99 $ pour 99 jours de voyage illimité. Cela lui a permis de faire la connaissance d’un cousin installé en Floride, qui avait américanisé son patronyme – « Elkouri » était devenu « Cory ». C’est aussi ce qui l’a amené à mettre les pieds au Québec pour la première fois.

Ses cousins l’encourageaient à immigrer aux États-Unis. Mais lui, qui avait fait toutes ses études dans le système français, il craignait de perdre une partie de sa culture.

C’est la raison pour laquelle il a choisi définitivement le Québec en 1967 et ne l’a jamais regretté. « On m’a ouvert les bras », se souvient-il, reconnaissant.

Au centre d’emploi, boulevard Dorchester (avant que ça ne devienne le boulevard René-Lévesque), une employée a écarquillé les yeux en parcourant son CV. « Monsieur, vous avez trop de diplômes. Qu’est-ce que vous allez faire ici ? »

La réponse n’a pas tardé. Le « trop » n’a jamais été un problème. Une semaine plus tard, il décrochait un premier emploi dans un laboratoire d’analyse biomédicale. Il a travaillé plus tard comme biochimiste. Il est vite tombé amoureux du pays, avant de tomber amoureux d’une étudiante d’origine syrienne de 23 ans – ma mère –, qui a posé sa valise et ses espoirs au Québec un jour de décembre 1967.

Après avoir décroché son diplôme d’ingénieure-architecte à Alep, ma mère était venue rejoindre sa famille à Montréal, suivant un vieux rêve de son père, survivant du génocide arménien, qui avait longtemps espéré que ses enfants puissent un jour vivre en paix au Québec.

Dès son arrivée, elle s’est inscrite à la maîtrise à l’École polytechnique. Alors qu’elle poursuivait ses études, on lui a proposé un remplacement comme professeure de maths dans une école secondaire. Ça devait être un contrat de 30 jours. Mais elle a eu un coup de foudre pour la profession. Les 30 jours se sont ainsi étirés pendant 30 ans. Elle a pu suivre des cours du soir en pédagogie pour satisfaire aux exigences de l’époque.

Ses grands frères jumeaux, qui sont aussi ingénieurs de formation, ont eu la même trajectoire. Ils sont devenus enseignants au secondaire – il y avait (aussi) pénurie dans ce domaine à l’époque. Seul son petit frère, qui a fait ses études universitaires au Québec en génie de l’environnement, a travaillé dans le domaine dans lequel il avait étudié.

Plus de 50 ans plus tard, tout ce beau monde a des enfants, nés ici, francophones, parfaitement bien intégrés au Québec.

Ils ont tous fait des études universitaires. Ils sont devenus médecins, dentistes, professeurs d’université ou de cégep… D’autres travaillent en finances ou en ressources humaines.

Tout ça pour dire que les trajectoires migratoires, dont le succès réel se mesure sur plus d’une génération, sont rarement linéaires. Elles sont souvent faites de zigzags qui s’avèrent bénéfiques. Si on ne veut que des immigrants qui viennent « boucher des trous » dans le marché de l’emploi, on risque de faire fausse route.

Une société est rarement perdante lorsqu’elle ouvre les bras à un immigrant à la recherche d’un défi ou d’un meilleur avenir. Car l’immigrant à qui on a permis de réaliser son rêve est très conscient de son privilège. Reconnaissant, il sera prêt à redonner à la société qui lui a ouvert les bras.

Alors oui, bien sûr que c’est légitime d’arrimer le mieux possible l’immigration avec les besoins du marché du travail. Aucune société n’a avantage à accueillir des immigrés qu’elle va envoyer au chômage ou confiner à des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés ou qu’ils feront à contrecœur, avec l’impression qu’on leur a vendu un rêve inaccessible.

Mais encore faut-il que cet arrimage soit fait avec cœur et intelligence, données probantes à l’appui. Et se rappeler que l’immigrant est avant tout un être humain qui rêve, pas juste une colonne de chiffres.