Jean-François Boucher était au travail, il y a deux semaines, quand il a reçu un appel de son père, François. Au bout du fil, le ton était ferme, assuré.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

« Jean-François, on aimerait te voir en fin de journée. »

Il n’a pas eu besoin d’en dire plus.

Jean-François Boucher savait exactement ce que son père et sa mère allaient lui annoncer, ce soir-là.

Leur mort imminente.

François Boucher et Francine Messier ont été amoureux fous pendant cinquante longues et belles années. Jeudi dernier, ils sont partis comme ils avaient vécu. Heureux.

Et, surtout, ensemble.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-FRANÇOIS BOUCHER

Francine Messier et François Boucher 

Lorsqu’ils se sont rencontrés, dans les années 60, ils se savaient tous deux porteurs de la polykystose rénale. Un hasard incroyable, puisque cette maladie génétique est peu commune.

Ça ne les a pas empêchés de tomber amoureux.

Ils étaient jeunes, ils avaient la vie devant eux. Longtemps, la maladie n’a été qu’une arrière-pensée, une ombre qui planait confusément sur leur avenir.

François Boucher était chirurgien à la Cité de la santé de Laval ; Francine Messier était enseignante. Il était un passionné d’histoire, de philatélie et, surtout, de bridge. Elle aimait par-dessus tout être entourée de gens, recevoir du monde à la maison.

C’est chez Francine Messier que les symptômes se sont manifestés en premier. Elle a subi une greffe de rein au début des années 90. La greffe a tenu pendant plus de 20 ans.

Puis elle a dû reprendre des traitements d’hémodialyse.

François Boucher, lui, a reçu un rein en 2006. À la même époque, il a commencé à souffrir de la maladie de Parkinson. Il a été forcé de renoncer à sa carrière de chirurgien.

Il a perdu son greffon en 2015. Comme sa femme, il s’est remis à la dialyse. Malgré ces coups durs, tous deux étaient autonomes. Ils continuaient à vivre leur vie, avec bonheur.

Tout a dégénéré dans la dernière année. Jean-François Boucher a vu ses parents dépérir sous ses yeux. Il les a vus de plus en plus fragiles, de plus en plus souffrants.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Jean-François Boucher, fils de Francine Messier et François Boucher

Quand on revenait du restaurant, j’allais les reconduire et je les regardais rentrer à la maison, assis dans ma voiture. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre. J’avais peur qu’ils tombent. Je les regardais marcher et mes larmes coulaient.

Jean-François Boucher, fils de Francine Messier et François Boucher

Avec les traitements d’hémodialyse, Francine Messier, 71 ans, avait développé des problèmes de circulation sanguine. La gangrène s’était installée dans une jambe. Elle devait bientôt se faire amputer.

François Boucher, 73 ans, avait eu le malheur de se fracturer la hanche. Il avait passé les quatre derniers mois à l’hôpital. Lui aussi agonisait, au point que, pour la première fois, il ne retirait plus aucun bonheur de la vie. Que des souffrances.

Il venait à peine de recevoir son congé de l’hôpital lorsqu’il a téléphoné à son fils.

« Jean-François, on aimerait te voir en fin de journée. »

***

François Boucher et Francine Messier voulaient en finir. Ils ont expliqué à leur fils que, d’un commun accord, ils avaient décidé de mettre fin à leurs traitements d’hémodialyse.

Dès le lendemain, on leur a accordé l’aide médicale à mourir.

Le soulagement a été immense. « Plutôt que d’en voir un mourir deux ou trois jours avant l’autre, ce qui aurait été une torture de plus, ils ont pu partir en même temps. »

L’affaire est inusitée, mais le couple n’est pas le premier à recevoir une aide médicale à mourir en simultané. Au moins un autre couple y a eu recours, l’été dernier, selon une source du milieu médical.

Le mardi 29 octobre, Jean-François Boucher a reconduit ses parents pour la dernière fois. Sa mère est montée dans la voiture, mais il a dû prendre son père dans ses bras pour le déposer sur son siège.

Ils ont roulé vers la Cité de la santé de Laval.

Francine Messier, d’ordinaire très émotive, n’a pas versé une larme. « Elle était prête à partir. Et elle se trouvait bénie de pouvoir partir de cette façon-là, sans souffrir. »

François Boucher avait toujours dit qu’il voulait mourir debout, qu’il voulait mourir droit. « La veille de sa mort, il a signalé qu’il avait hâte au lendemain… »

Autant ces deux-là avaient aimé la vie, autant ils étaient maintenant prêts à en finir avec elle. Ils voulaient que cessent enfin les souffrances.

« Je pense que si mon père s’est battu si longtemps pour rester en vie, c’était pour ne pas abandonner ma mère. Et je pense que ma mère a fait la même chose. »

Comme s’ils ne pouvaient pas partir l’un sans l’autre.

À la fin, mon père avait hâte d’en finir, mais il avait aussi hâte que ma mère arrête de souffrir, et vice versa.

Jean-François Boucher

Le jeudi 31 octobre, François Boucher s’est assis au bord du lit de Francine Messier. Il l’a regardée dans les yeux et lui a dit qu’il avait passé cinquante belles années à ses côtés.

Dans la chambre, tout le monde pleurait, sauf eux ; ils n’avaient pas eu l’air aussi sereins depuis longtemps.

Puis le médecin est entré.

***

Jean-François Boucher, 47 ans, me raconte l’histoire de ses parents dans leur appartement vide et blanc, à Laval. Au bout d’un moment, j’ose poser la question : 

« Deux parents atteints d’une maladie génétique, ça veut dire que vous…

—  Moi, je suis greffé depuis 2008. J’ai commencé la dialyse à 31 ans et à 36 ans, j’ai obtenu une greffe rénale. »

Il n’est pas offusqué de la question, au contraire. C’est un peu pour ça qu’il a accepté de rencontrer des journalistes. Il voulait dire tout le bien qu’il pense de l’aide médicale à mourir, bien sûr.

Mais il voulait aussi parler de dons d’organes.

Ça tombe bien : mardi, le député libéral André Fortin a déposé un projet de loi à l’Assemblée nationale du Québec, qui propose d’instaurer une « présomption de consentement » au don d’organes après le décès.

En gros, chaque Québécois serait considéré comme un donneur potentiel, à moins d’avoir expressément refusé de l’être. Pour le moment, c’est plutôt l’inverse qui se passe : il faut signer sa carte soleil pour être considéré comme un donneur.

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a confié au Soleil qu’elle était prête à étudier le projet de loi et à consulter la population. « Je pense que c’est vraiment un projet de société », a-t-elle déclaré.

Tout en convenant qu’il n’est pas neutre dans ce débat, Jean-François Boucher n’y voit que des avantages. « Celui qui reçoit un organe voit sa vie complètement changée. Et puis, donner les organes d’un proche, ça peut aider à donner une signification à la mort. Aussi, un greffé coûte beaucoup moins cher qu’un dialysé à la société. Bref, tout le monde est gagnant… »

Si Jean-François Boucher n’est pas neutre dans ce débat, c’est évidemment parce qu’il souffre lui-même de la maladie rénale qui a emporté ses parents après un long supplice.

Mais c’est aussi parce que sa fille de 18 ans et son garçon de 20 ans en sont également atteints. « Ils sont en pleine forme, mais on sait qu’il y a ça qui plane, quelque part. »

Il fonde ses espoirs dans la recherche. Il n’est pas dit que ses enfants devront se rendre jusqu’à la greffe. Mais si cela arrive, il espère qu’ils ne seront pas forcés de se brancher pendant des années à une machine d’hémodialyse, dans l’attente d’un rein.

Il a ressenti une sorte de délivrance quand ses parents sont partis ensemble, tout doucement, grâce à l’aide médicale à mourir. « Ç’a été un soulagement, un baume sur mes blessures. »

Un soulagement tout aussi grand serait de savoir que ses enfants n’auront jamais à subir le même sort.