« Est-ce que l’on doit attendre qu’il y ait une victime innocente avant d’être capable d’aller chercher le maximum d’efficacité ? Il était temps de s’asseoir ensemble », affirme le directeur de la police de Montréal, Sylvain Caron. 

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

« On doit rassurer la population. Elle doit avoir de la part de la police une réponse qu’elle est en droit d’avoir », renchérit Mario Bouchard, directeur par intérim de la Sûreté du Québec.

Alors que 17 homicides liés au crime organisé ont été commis depuis le début de l’année, en particulier au cours des dernières semaines, dans la grande région de Montréal, et que certains de ces assassinats ont été commis dans des lieux publics, sous les yeux de nombreux témoins médusés, les deux chefs de police ont rencontré La Presse pour annoncer quelle sera la réponse des forces de l’ordre : la création d’une équipe intégrée permanente d’enquêteurs du SPVM et de la SQ dont le mandat premier sera de résoudre les meurtres liés au crime organisé.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Mario Bouchard, directeur par intérim de la Sûreté du Québec, et Sylvain Caron, directeur du Service de police de la Ville de Montréal

L’idée avait d’abord germé dans la tête du directeur par intérim du SPVM Martin Prud’homme, qui avait annoncé « une collaboration entre la SQ et le SPVM comme on n’en aura jamais vu en 2019 » avant de quitter ses fonctions en décembre dernier.

Elle a depuis cheminé jusqu’à ce que les deux corps de police annoncent cette mise en commun de ressources.

Changements d’adresse

Pour commencer, deux enquêteurs des Crimes contre la personne de la SQ viendront se joindre à leurs homologues du SPVM dans les locaux des enquêtes spécialisées de la police de Montréal, rue Sherbrooke, dans l’est de la métropole.

Simultanément, deux enquêteurs des Crimes majeurs du SPVM feront le trajet inverse ; l’un ira travailler dans les locaux de la SQ à Mascouche, l’autre dans ceux de Boucherville, puisque la Division des crimes contre la personne de la Sûreté du Québec a été décentralisée.

Ces débuts peuvent sembler modestes, mais l’échange pourra prendre de l’ampleur avec le temps. Durant les enquêtes de cette nouvelle équipe intégrée, les deux corps de police s’échangeront des ressources des sections de soutien aux enquêtes — filature, écoute et surveillance électronique, crimes technologiques, etc. —, si importantes dans les projets d’envergure.

« Les enquêteurs arriveront avec leur expertise, leurs façons de faire et leurs renseignements et ils seront en mesure de valider des informations beaucoup plus rapidement », affirme M. Bouchard, selon qui la nouvelle unité permettra de mieux faire face à la complexité des enquêtes et aux standards de rigueur devant les tribunaux.

« Même si les relations sont bonnes entre corps de police, que nos gens travaillent tous ensemble, c’est bien plus facile. Des fois, tout ce qui manque, c’est le petit filon, l’information qui peut faire avancer l’enquête », ajoute M. Caron.

Criminels sans frontière

L’enquête Préméditer, à l’issue de laquelle la police a arrêté le 16 octobre quatre personnes soupçonnées d’avoir tué quatre individus liés à la mafia montréalaise en 2016, était un avant-goût de cette équipe intégrée.

Quatre enquêteurs du SPVM — deux des Crimes majeurs et deux de la Division du crime organisé — ont participé à l’enquête Préméditer dirigée par la Sûreté du Québec.

Le crime organisé fait maintenant affaire avec des tueurs à gages qui n’ont pas d’allégeance et acceptent les contrats au plus offrant. Certains utilisent les vieilles méthodes (filature, surveillance des allées et venues de leurs cibles), alors que d’autres sont à la fine pointe de la technologie.

Au cours des dernières années, plusieurs membres du crime organisé ont quitté Montréal et migré vers les banlieues, si bien que les deux tiers des meurtres imputés au crime organisé ont été commis à l’extérieur de Montréal depuis le début de l’année.

Et aujourd’hui, le crime organisé montréalais est de plus en plus amalgamé, c’est-à-dire que motards, mafieux et membres de gangs travaillent tous ensemble, dans un but commun : faire de l’argent.

Le crime organisé n’a plus de frontière. Il évolue. Les allégeances, la loyauté, les générations changent. Des gens veulent grimper les échelons et se faire un nom rapidement.

Mario Bouchard, directeur par intérim de la Sûreté du Québec

« Chaque dossier relié au crime organisé a une histoire, une corrélation, un impact. Si tu ne connais pas le milieu, les acteurs et les façons de faire, tu es obligé de partir à zéro. Il faut être vite et s’adapter », dit M. Bouchard, qui n’exclut pas que le Québec connaisse une autre guerre au sein du crime organisé un jour.

Vers d’autres équipes intégrées

Des enquêteurs ont déjà dit à La Presse craindre une mainmise de la Sûreté du Québec sur les enquêtes spécialisées du SPVM, mais Mario Bouchard se fait rassurant.

« Je crois à une police forte sur l’île, mais est-ce que la SQ est capable de tout faire seule, sans la participation du SPVM, qui est un grand corps de police et qui a beaucoup d’expertise ? Je pense que c’est ensemble qu’on va être meilleurs », dit-il.

Les deux hommes sont d’accord avec la réflexion sur la police amorcée par la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, en collaboration avec les directeurs, ce fameux « livre vert » à venir sur une refonte policière. Ils croient que d’autres mises en commun des ressources sont possibles.

« Peu importe l’organisation policière, la capacité de payer des citoyens du Québec a atteint une limite. Pour assurer la sécurité de la population, y a-t-il des créneaux où l’on peut se mettre ensemble ? On vient d’en annoncer un, et sans doute qu’il y en aura d’autres », conclut Sylvain Caron, directeur du SPVM. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.  

Meurtres liés au crime organisé en 2019 

24 janvier
Antonio Magi tué à Montréal 

11 février
Elliott Blanchard tué à Laval 

13 février
Ray Kanho tué à Laval 

29 mars
Mario Simeone tué à Montréal 

4 mai
Salvatore Scoppa tué à Laval 

8 mai
Francis Turgeon tué à Repentigny

10 mai
Éric De Souza tué à Brossard  

13 juillet
Michail Michakis tué à Laval 

30 août
Ivan Alejandro Silva tué à Boucherville 

17 octobre
Gaétan Sévigny tué à Terrebonne 

21 octobre
Andrew Scoppa tué à Montréal 

30 octobre
Roger Bishop tué à Brossard 

Équipes de présumés tueurs à gages au sein du crime organisé démantelées ces derniers mois 

Frédérick Silva et Giovanni Presta 

Arrêtés en février dernier à l’issue d’une enquête baptisée Mégalo, à laquelle ont pris part des enquêteurs des Crimes majeurs et de la Division du crime organisé du SPVM. Silva est notamment accusé d’avoir tenté de tuer Salvatore Scoppa à Terrebonne en février 2017 et Presta d’avoir tué l’ancien membre des Rockers — ancien club-école des Hells Angels — Sébastien Beauchamp, en décembre dernier.  

Jonathan Massari, Domenico Scarfo, Guy Dion et Marie-Josée Viau  

Arrêtés à l’issue de l’enquête Préméditer. Ils sont soupçonnés d’avoir tué Rocco Sollecito, Lorenzo Giordano et les frères Vincenzo et Giuseppe Falduto ou d’avoir participé à leurs meurtres, commis en 2016. 

Marckens Vilme, Joseph Pallotta, Brandon Reyes et Marc Issa El Khoury  

Résidants de la région de Montréal, ils ont été arrêtés par la police régionale de Peel, en Ontario, relativement au meurtre d’un Hells Angels, Michael Deabaitua-Schulde, commis à Mississauga en mars dernier.