Par manque de formation et de temps, les intervenants de la DPJ occultent souvent l’essentiel : les enfants qu’ils voient sont d’abord et avant tout des êtres blessés que le système risque de traumatiser de nouveau par trop de mesures coercitives.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

C’est ce qu’a déclaré mardi Delphine Collin-Vézina, qui est docteure en psychologie clinique et qui travaille dans le domaine de la protection de l’enfance depuis 20 ans.

« Il faut absolument éviter que le système “retraumatise” l’enfant, que ce soit par des décisions prises sans entendre le point de vue de l’enfant ou par un placement qui implique de nouvelles expériences traumatiques », a-t-elle témoigné devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

« On dira de tel enfant qu’il est oppositionnel, défiant, immature, qu’il ne sait pas gérer sa colère. Ces descriptions sont souvent justes, mais c’est une erreur d’attribuer ces étiquettes sans se demander pourquoi ces enfants ont développé ces problèmes. »

Les intervenants de la DPJ sont pleins de bonne volonté, ils veulent faire une différence et ils ont un grand cœur, mais leurs pratiques sont souvent inadéquates. « Les contentions, l’isolement et les retraits sont beaucoup trop courants dans les centres. »

Delphine Collin-Vézina supervise présentement les travaux de la neuropsychologue Alexandra Matte-Landry. Ensemble, elles ont pu étudier de près un grand nombre d’interventions. Dans un peu moins de la moitié des cas étudiés, les contentions, les mesures d’isolement et de retrait « sont utilisées pour protéger l’enfant lui-même ou pour protéger autrui, alors que ces motifs devraient représenter la presque totalité des cas. Mais souvent, ces mesures sont prises parce que l’enfant ne suit pas les règles, parce qu’il ne participe pas aux activités ou, plus tristement encore, parce qu’il revient d’une fugue. »

Dre Collin-Vézina a évoqué une étude qu’elle a publiée en 2011 et qui a été menée auprès de 53 jeunes de 14 à 17 ans hébergés dans des centres de réadaptation. Les jeunes étaient invités à dire s’ils avaient vécu une agression sexuelle, une agression physique, une agression psychologique, une négligence physique ou psychologique. « La quasi-totalité des jeunes sondés a rapporté avoir vécu un de ces évènements traumatiques et un jeune sur quatre a rapporté en avoir vécu quatre ou cinq. Mais quand on allait voir pourquoi ces adolescents étaient placés, près de 90 % l’étaient pour des troubles de comportement. »

Si un jeune est placé en centre de réadaptation pour des troubles de comportement, « nous lui apprendrons des règles qu’il devra suivre, nous lui offrirons des ateliers sur la gestion de la colère et sur la possibilité de développer des habiletés prosociales », a poursuivi Dre Delphine Collin-Vézina.

Ces stratégies semblent logiques, mais « elles auront un impact limité si nous n’allons pas au-delà du comportement pour offrir des expériences réparatrices ».

Pour éviter que le système traumatise de nouveau des enfants, Dre Collin-Vézina insiste sur l’importance de formations adéquates sur le trauma. Elles devraient être offertes à ceux qui étudient en travail social, en psychologie, en éducation, mais aussi en médecine, en droit et en technique policière.

Elle souhaiterait que les intervenants les moins expérimentés ne se retrouvent plus en première ligne, à l’étape de l’évaluation des signalements comme c’est le cas présentement. « C’est comme si, au triage, dans les urgences, on mettait quelqu’un avec peu d’expérience, alors que ce sont des rôles cruciaux. »

Dre Collin-Vézina a aussi rappelé que la tâche des intervenants de la DPJ est beaucoup trop lourde, qu’ils ont chacun beaucoup trop de cas, d’autant qu’ils travaillent dans des contextes très difficiles sur le plan émotif.