Des séries télé comme Unité 9 et Orange is the New Black se sont intéressées à la vie des femmes en prison. Mais derrière le filtre de la fiction, comment la vie « en dedans » se passe-t-elle réellement ? Dans la première d’une série de chroniques, la détenue Viviane Runo* lève le voile sur le quotidien des femmes au pénitencier de Joliette.

Viviane Runo
Collaboration spéciale

SED 123456 A. C’est à ça que ressemble mon numéro de détenue, ou matricule si vous êtes fan de films américains.

Emprisonnée à l’Établissement Joliette pour homicide depuis plus d’une décennie, je suis et resterai sous juridiction fédérale même après ma libération conditionnelle.

Mon incarcération m’a amenée à travailler dans divers secteurs du pénitencier et je me suis impliquée dans de nombreux projets. De plus, de l’Unité de garde en milieu fermé (UGMF) aux unités assignées à la population qualifiée de régulière, j’ai expérimenté différents modes de vie. Alors, permettez-moi de vous raconter la prison de l’intérieur.

Et ça ne ressemble en rien aux invraisemblances véhiculées par les films et les émissions télé.

Je vous confirme que pendant une fouille à nu, personne ne m’inspecte l’entrejambe avec un miroir. C’est une méthode réservée à l’examen des véhicules. Ce qui ne rend pas l’expérience plus agréable pour autant ! Je peux vous assurer que lever ses seins devant deux agentes est un moindre mal par rapport à l’obligation de s’accroupir pour faire la grenouille. L’exercice, très humiliant pour les détenues, est tout aussi embarrassant pour le personnel féminin. Pas de fouille à nu, non plus, pour nos visiteurs. Cette fouille ne peut être autorisée que sous de fortes présomptions de trafic illégal. D’ailleurs, le visiteur visé doit accepter de s’y soumettre et peut refuser et quitter l’établissement. Ici, aucune concordance avec Unité 9.

Pour des raisons évidentes de sécurité, tous les visiteurs doivent s’astreindre à des contrôles réguliers et à des vérifications aléatoires : effets personnels aux rayons X, lingette de détection de drogues, détecteur de métal ou chiens renifleurs. Et quand je dis visiteurs, je dis toute personne entrant au pénitencier, SANS EXCEPTION. En prison n’entre pas qui veut ; idem pour en sortir.

Pas non plus de détenues qui tentent d’attraper un poulet de la cour extérieure d’Orange Is the New Black, la série américaine. Au pire, les femmes nourrissent les écureuils effrontés et les mouettes échappées du McDonald’s non loin. Parfois, elles apprivoisent même des marmottes téméraires. Tout cela sous la menace de rapport disciplinaire.

Un jour, par une chaude soirée d’été où on comptait plus d’amoureuses d’animaux qu’à l’ordinaire, nous avons eu droit à un remake du film The Birds d’Alfred Hitchcock en prenant notre repas à l’extérieur. Mouettes et corneilles, alignées tout autour des toitures des unités, quêtaient nos faveurs à grands cris et couvraient nos voix ; c’est dire à quel point nous étions envahies ! Que voulez-vous ? Les besoins affectifs ne s’éclipsent pas avec l’incarcération, bien au contraire. Le sentiment de solitude et de coupure avec ses repères les aggrave. Par contre, la mesquinerie, les coups bas, les médisances et les mensonges font bien partie de la vie de tous les jours. Ce sont les armes de prédilection des âmes souffrantes et des esprits indociles qui peuplent tous les pénitenciers du monde.

Prison 101

Sortons de la fiction et regardons en face le vrai visage de la prison avec ses mérites et ses imperfections, sa lourdeur administrative et ses programmes de toutes sortes. Les règles y sont nombreuses ; certaines sont explicites, tandis que d’autres sont sujettes à l’interprétation des individus. Bien entendu, on en préconise l’obéissance. Cependant, certaines réglementations – objets d’admiration sur modèle papier – s’avèrent contraires au bon sens dans l’application sur le terrain. Un mal inhérent aux grosses entreprises où le « pousse-crayon administratif » ne dîne jamais à la cafétéria des employés.

Aussi devons-nous différencier le système pénal canadien et le système américain qui, géographiquement voisin, se veut philosophiquement opposé dans sa gestion des détenus.

De plus, les prisons d’hommes et de femmes se distinguent par leurs besoins spécifiques et leur mode de pensée ; les raisons qui amènent les femmes à devenir délinquantes ne sont pas les mêmes que chez leurs homologues masculins.

Enfin, il y a tout un monde entre la flagellation des femmes et des enfants emprisonnés et la Création de choix de la Loi sur le système correctionnel et ses cinq principes de base : permettre aux femmes de contrôler leur vie, de faire des choix valables et responsables, de vivre dans le respect et la dignité, de vivre dans un environnement de soutien et prévoir la responsabilité de tous les intervenants.

Le pénitencier de compétence fédérale trouve enfin sa face humaine. Donc, nous devons nous attendre à une certaine homogénéité entre les prisons pour femmes du Canada !… Pourtant, à en croire les détenues qui sont transférées des établissements de l’Ouest canadien, c’est loin d’être le cas. Et depuis quelques années, elles arrivent nombreuses. Comment ne pas les croire quand leurs discours se ressemblent et qu’elles doivent laisser leur colère à l’UGMF avant d’entrer en population régulière ?

La peine

L’expérience de la détention est une expérience douloureuse en soi. L’expression « en dedans » exprime bien le sentiment de vivre dans un monde à part, en parallèle avec le monde réel. C’est aussi vivre dans un monde peuplé d’opposés et de contraintes ; c’est dramatique et enrichissant à la fois. Dramatique parce que ça rend fou par moments. Enrichissant car, nulle part ailleurs, il ne vous est donné la possibilité de faire une introspection aussi profonde. Seulement, la prison, c’est aussi vivre dans l’impuissance, toujours sous surveillance. Des deuils importants sont à faire. Celui de la liberté pour commencer, mais trop souvent, celui de sa famille, de ses enfants et de ses amis. Parfois, c’est faire le deuil de sa vie pour renaître. Les moins chanceuses retournent à leurs dépendances, à la confusion de leur intellect ou à leur vie de misère.

Tout comme les fictions présentées sur pellicule, la prison a son lot de drames, de larmes et de souffrances ; de joies, de réussites et de comique.

Les programmes de réhabilitation fonctionnent, car peu d’entre nous reviennent. Normalement, seul le non-respect de conditions ramène les femmes entre les murs de la prison. Cependant, le succès d’une réelle réinsertion sociale demeure, en grande partie, dans le camp de la communauté. 

On peut réapprendre à aimer la société, mais est-elle prête à nous accepter en tant que repenties ?…

* Nom fictif, pour protéger son anonymat

« Fuck the World ! »

Viviane Runo* a rédigé ce poème lorsque son projet de collaboration avec La Presse s’est échafaudé. Il s’inspire d’un constat : avant d’aboutir dans un même lieu, la prison, les gens empruntent des chemins différents, avec différentes histoires, différentes décisions, différents crimes. Mais tous se sont écartés de leurs valeurs.

Quand la bienséance s’est fait botter le cul par l’anoblissement de l’impertinence,

Quand l’espoir d’un monde meilleur se fait la malle avec les promesses lâchées par les têtes couronnées,

Quand la société ferme les yeux sur ta pauvreté,

Quand tu t’engouffres dans le désespoir de ta maladie mentale et que tout le monde s’en fout,

Quand le paraître a pris la place de l’être,

Quand l’émerveillement de ton nombril est devenu un dogme,

Quand les puissances économiques t’ont fléchi les genoux et que tu en redemandes,

Quand les coups ont écorché ta chair et que ton âme est à sang,

Quand le manque d’amour te prostitue,

Quand le défi remplace l’estime de soi,

Quand la pipe de crack avale le repas de tes enfants,

Quand tes besoins ont supplanté ceux d’autrui,

Quand ton cerveau embué de scotch t’empêche de voir l’arme que tu conduis,

Quand tu répètes la souffrance qu’on t’a infligée,

Quand tu vampirises ton voisin pour nourrir ton mal de vivre,

Quand tu tues pour contrer ta mort intérieure,

Quand ta main tendue ne trouve que le vent,

Quand plus rien ne compte que ta désolation,

Quand tes valeurs se sont laissé déprécier,

Quand tes idéaux se noient dans le flot d’immondices qui coulent sous les villes,

Quand il n’y a ni compassion ni sensibilité pour tenir ton âme debout,

Quand tes dépendances rongent tes freins et que tes envies effritent ta conscience,

Quand, les pieds empêtrés dans tes mensonges, tu ne sais plus qui tu es,

Quand tu crois à l’insensé « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil »,

Quand ta naïveté te pousse dans la fosse aux lions,

Quand ta folie stimule tes pairs,

Quand tu excites la folie des autres,

Quand tu crois être intouchable et que tu laisses tes empreintes,

Quand tu présumes que ta foi te donne le droit au crime pour restaurer ton honneur,

Quand ta haine ne comble plus le fossé de la différence,

Quand tes fantasmes perfides t’arrachent à ton humanité,

Quand ta colère déchaîne l’irréversible,

Quand plus rien n’existe que toi-même,

Sans aucun doute, tu as trouvé le chemin du pénitencier et c’est la rage au cœur et le poing fermé que tu entreras par ses portes métallisées.

— Viviane Runo*, 14 mai 2019

* Nom fictif, pour protéger son anonymat