« Pour certaines femmes, le film d’horreur dure toute l’année. Il faut que ça arrête. »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

C’est le message d’une campagne choc contre la violence faite aux femmes lancée à l’occasion de l’Halloween par le Y des femmes de Montréal et la YWCA de Québec.

En plein débat national sur l’annulation de l’Halloween pour cause de mauvais temps, cette campagne percutante qui pastiche trois scènes classiques de films d’horreur a suscité trop peu d’attention depuis son lancement, jeudi matin. Elle dénonce pourtant quelque chose qui devrait nous faire hurler plus qu’une fête d’Halloween reportée : encore aujourd’hui, dans ce pays où l’égalité est en principe une valeur cardinale, la violence contre les femmes perdure de façon alarmante.

Depuis 2004, le taux de criminalité au Canada a diminué dans tous les secteurs recensés, sauf dans le cas des violences faites aux femmes, rappelle Mélanie Thivierge, présidente du Y des femmes. Les maisons d’hébergement pour femmes n’arrivent plus à répondre à la demande. Dans l’actualité, les histoires de crimes violents ciblant des femmes et des filles se suivent et se ressemblent. Comme un film d’horreur permanent qui, pourtant, suscite trop souvent l’indifférence. Relégué au rang des drames « amoureux » ou « intimes » alors qu’il s’agit d’un grave problème systémique. Réduit à une succession de « faits divers » alors que c’est un enjeu de société qui doit être de toute urgence remis au premier plan.

« C’est dommage que l’on soit dans l’ombre d’une anecdote ! », me dit Mélanie Thivierge, en faisant référence à l’engouement quelque peu intense pour le débat sur le report de l’Halloween.

Que l’on en parle, d’accord. Ça soulève des questions intéressantes sur la conciliation Halloween-tempête-travail-famille, perçue par certains comme une forme pernicieuse de surprotection des enfants (en passant, Yves, c’est Isabelle qui a raison !). Mais après 24 heures sur un sujet qui, aussi divertissant soit-il, n’est pas exactement un enjeu de vie ou de mort, il serait peut-être temps de passer à autre chose.

L’idée à la fois brillante et puissante de la campagne « Un film d’horreur à l’année » est celle de Sylvain Dufresne, chef de la création de l’agence de communication FCB Montréal. La semaine dernière, il a appelé Mélanie Thivierge pour la lui proposer. Trois petits films, calqués sur des scènes bien connues de Psycho, Scream et Friday the 13th, à diffuser dans les médias sociaux et à la télé le jour de l’Halloween, pour dénoncer l’horreur que vivent encore trop de femmes.

Il m’a dit : je suis moi-même père de deux filles, c’est important que l’on parle de la violence faite aux femmes.

Mélanie Thivierge, présidente du Y des femmes

C’était le genre d’offre généreuse, faite avec la complicité de la maison de production SOMA, que la présidente d’un organisme communautaire dont le mandat est d’améliorer la condition des femmes ne pouvait pas refuser. Le résultat : trois vidéos de 15 à 40 secondes, superbement réalisées par Sarah Pellerin, mettant en vedette Mylène Mackay, Catherine Renaud et Charlotte Aubin, qui ont accepté gracieusement de mettre leur talent au service de cette campagne. « Ça s’est fait en une semaine ! Le tournage a eu lieu jeudi dernier ! »

En regardant ces trois vidéos et en me replongeant dans les données préoccupantes sur la violence contre les femmes au Québec, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au fameux « test des valeurs » qui sera imposé par le gouvernement Legault dès le 1er janvier aux travailleurs qualifiés qui souhaitent immigrer au Québec.

Que l’on rappelle aux candidats à l’immigration que le Québec est une société démocratique, laïque et égalitaire, soit. On ne peut nier que l’immigration impose des responsabilités autant à celui qui accueille qu’à celui qui est accueilli.

Mais je ne comprends pas trop la valeur de ce test de valeurs – officiellement nommé « attestation d’apprentissage des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises exprimées par la Charte des droits et libertés de la personne ».

Un candidat à l’immigration qui cocherait « faux » à la question « les femmes et les hommes sont égaux » lors de son premier test et « vrai » lors de sa reprise est-il vraiment un meilleur candidat ? Et celui qui cocherait « vrai » dès la première fois est-il nécessairement un grand défenseur de l’égalité hommes-femmes ?

Le fait est que les valeurs d’une personne, comme celles d’une société, ne se mesurent pas par des tests à choix de réponses. En matière de valeurs, ce qui compte, ce n’est pas tant ce que l’on dit que la façon dont on agit.

Les discours qui laissent entendre que les leçons sur l’égalité hommes-femmes, c’est surtout bon pour les immigrants – car ici, bien entendu, nous sommes tous par défaut de grands féministes – me semblent pour le moins pernicieux. Ils laissent dans l’ombre des histoires d’horreur qui n’ont absolument rien à voir avec l’immigration.

Si vous en doutez, allez jeter un coup d’œil aux données de l’Institut national de santé publique sur l’ampleur de la violence conjugale au Québec. Vous verrez que les deux régions qui affichent les taux les plus élevés de criminalité commise en contexte de violence conjugale sont la Côte-Nord et l’Abitibi-Témiscamingue – deux régions marquées davantage par la pauvreté que par l’afflux de nouveaux arrivants.

La violence contre les femmes n’est pas un problème immigrant. C’est un problème endémique qui nous concerne tous, immigrants ou pas. Et visiblement, collectivement, on ne passe pas encore le test.