(Saint-André-d’Argenteuil) Doit-on empêcher les gens de vivre dans des quartiers inondés à répétition ? Et si on démolissait les maisons pour laisser l’eau reprendre ses droits là où elle s’étend naturellement en période de crue ? Cette idée controversée provoque des remous à Saint-André-d’Argenteuil, où le maire demande 80 millions à Québec pour racheter 247 maisons et les raser dans 3 secteurs fréquemment inondés.

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

« Il faut être lucides. Si c’est nécessaire de forcer des gens à se déplacer, il faudra le faire. »

C’est ce qu’affirmait François Legault, premier ministre du Québec, alors qu’il visitait des sinistrés, les pieds dans l’eau, au cœur des inondations du printemps dernier.

Forcer des gens à déménager, racheter leurs demeures pour les démolir, afin de redonner aux rivières leur espace naturel. Et cesser de dépenser des fonds publics pour la rénovation de maisons inondées à répétition.

C’est justement le projet audacieux du maire de la municipalité de Saint-André-d’Argenteuil, où trois quartiers ont été envahis par l’eau lors des crues des printemps 2017 et 2019.

Marc-Olivier Labelle demande à Québec 80 millions pour acheter 247 maisons dans ces 3 quartiers, les démolir et remettre les terrains à l’état naturel pour y recréer des milieux humides qui seront transformés en parc écologique accessible au public, d’une superficie de 242 hectares, soit plus que le parc du Mont-Royal, à Montréal.

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Marc-Olivier Labelle, maire de Saint-André-d’Argenteuil

« Est-ce logique qu’on laisse les gens vivre là ? C’est un projet colossal et coûteux de racheter des maisons pour relocaliser les gens, mais c’est surtout un risque de les laisser habiter là », souligne le jeune (36 ans) maire de cette localité de 3200 habitants des Basses-Laurentides, bordée par la rivière des Outaouais.

Selon lui, l’État ne peut pas indemniser sans limite à chaque inondation des citoyens qui choisissent d’habiter près d’un cours d’eau, puisque ces épisodes pourraient se multiplier en raison des changements climatiques.

Détresse psychologique

Mais plus que les dépenses en fonds publics à chaque inondation, c’est la détresse des sinistrés qui justifie cette demande, selon le maire. « Les dommages psychologiques sont souvent plus importants que les dommages au gyproc, note-t-il. Des gens sont déprimés de vivre dans leur maison et font des crises d’anxiété, mais ils ne peuvent pas vendre parce que leur propriété ne vaut plus rien. Ces problèmes psychologiques ont un coût pour la société. »

Le maire rencontre individuellement, depuis plusieurs semaines, tous les propriétaires visés par son projet. Plusieurs sont dans une situation dramatique et ont besoin d’aide, dit-il. Mais les réactions des résidants sont partagées.

Lors d’une rencontre publique d’information, au début d’octobre, des riverains ont pris le maire à partie en lui lançant, au micro, qu’ils n’avaient pas l’intention de se faire mettre dehors de leur maison (voir autre texte).

« On ne se laissera pas sortir de même ! », a lancé Marc-André Forget, applaudi par d’autres participants à la rencontre.

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Marc-André Forget

« Je suis conscient que des gens veulent rester. Mais d’autres voudraient s’en aller et ne peuvent pas, a répondu le maire. On se retrouve avec des quartiers gruyère, pleins de trous, puisqu’on perd des maisons à chaque inondation. »

Une première au Québec

Plusieurs programmes du genre existent aux États-Unis (voir capsule).

Au Québec, après les inondations des printemps de 2017 et 2019, le gouvernement a indemnisé les sinistrés pour les réparations à faire à leurs maisons ou pour quitter leur résidence, vouée à la démolition, quand les dommages étaient trop sévères pour justifier des travaux de rénovation.

Mais l’indemnisation maximale est de 250 000 $ pour les maisons démolies, ce qui est insuffisant pour certains propriétaires. Et il n’y a pas d’indemnisation prévue pour ceux qui veulent simplement quitter une zone inondable parce qu’ils craignent de vivre une nouvelle crue.

Si Saint-André-d’Argenteuil obtient le feu vert pour son projet-pilote, le rachat et la démolition de maisons non endommagées en zone inondable serait une première au Québec.

M. Labelle souhaite obtenir les fonds nécessaires pour racheter les propriétés à leur valeur marchande d’avant les inondations, ou au moins au montant de l’évaluation municipale.

La somme demandée est considérable, mais le maire la met en perspective en la comparant au coût prévu pour reconstruire la digue de Sainte-Marthe-sur-le-Lac (50 millions). Sans avoir de données précises, la municipalité évalue que Québec a versé des indemnisations d’environ 12 millions aux sinistrés de Saint-André-d’Argenteuil après les crues de 2017 et estime qu’elles atteindront 6,5 millions pour 2019.

Quarante maisons ont été démolies dans la municipalité à la suite des inondations de 2017, et environ 25 subiront le même sort cette année.

Des quartiers sur pilotis

« On ne peut plus reporter le problème à plus tard. C’est notre responsabilité, comme élus, de trouver des solutions à long terme », dit Marc-Olivier Labelle.

Ça coûtera cher, mais combien ça coûterait de ne rien faire ? En investissant maintenant, on a une rentabilité sociale et écologique.

Marc-Olivier Labelle, maire de Saint-André-d’Argenteuil

Les propriétaires délogés pourraient être relocalisés sur d’autres terrains disponibles dans la municipalité, ce qui éviterait un trop grand exode de sa population.

Dans un secteur, le maire suggère de conserver des habitations sur pilotis adaptés aux glaces, avec des installations septiques scellées, sur des terrains naturels, sans gazon.

La municipalité a consulté des sommités en matière d’hydrologie et de « communautés résilientes » pour réfléchir à la question.

Notamment Pascale Biron, professeure au département de géographie de l’Université Concordia, qui salue la vision à long terme du maire de Saint-André-d’Argenteuil et estime qu’un tel projet-pilote pourrait servir de modèle à d’autres localités.

« Selon plusieurs recherches, chaque dollar investi en prévention permet d’économiser 7 $ en cas de sinistre, souligne l’hydrogéomorphologue. Mais il faut travailler sur l’acceptabilité sociale pour que ça fonctionne. »

Des milliers de maisons démolies aux États-Unis

Aux États-Unis, la Federal Emergency Management Agency (FEMA) finance, pour plusieurs milliards, des centaines de programmes de rachat de maisons dans les zones inondables, au Texas, en Illinois, en Louisiane, au New Jersey et en Floride, notamment. Par exemple, grâce au programme Blue Acres, plus de 700 maisons ont été rachetées pour 150 millions par l’État du New Jersey depuis l’ouragan Sandy en 2012. Le programme, qui est volontaire, permet le rachat des propriétés à leur valeur marchande d’avant les inondations, dans les zones à risque. Après démolition des bâtiments, les terrains deviennent des espaces naturels qui absorbent l’eau en cas d’inondations. À Nashville, au Tennessee, dans un quartier inondé 20 fois depuis 2001, 400 maisons ont été achetées et rasées. « Si les propriétaires ne veulent pas vendre après la première inondation, ils sont plus susceptibles d’accepter après la prochaine, et encore plus après la suivante. Il suffit d’être patient », explique le responsable du programme pour la Ville de Nashville, Tom Palko, cité par le New York Times. Dans la région de Houston, au Texas, l’État ne verse plus d’indemnisation aux sinistrés dans certains secteurs où des maisons ont été inondées des dizaines de fois. Les propriétaires doivent partir ou subir les conséquences, en cas de crue.

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Pour certains riverains de Saint-André-d’Argenteuil, pas question d’accepter le projet du maire Marc-Olivier Labelle, qui voudrait racheter leurs propriétés pour les démolir. La municipalité a tenu une rencontre d’information le 3 octobre dernier (notre photo).

« Je ne veux pas m’en aller »

Habiter au bord de l’eau, aller naviguer à partir de son quai à n’importe quelle heure, déjeuner en regardant les canards s’ébattre… Pour profiter d’un environnement aussi enchanteur, bien des riverains sont prêts à accepter le risque d’être inondés régulièrement, surtout quand ils ont fait des travaux pour mieux protéger leur maison.

Pour eux, pas question d’accepter le projet du maire de Saint-André-d’Argenteuil, qui voudrait racheter leurs propriétés pour les démolir.

Mais parmi leurs voisins, certains angoissent en pensant aux possibles inondations du printemps prochain et font des cauchemars dans lesquels ils voient leur résidence submergée.

Convaincre les propriétaires des 247 maisons situées dans les trois zones inondables ne sera pas une mince tâche pour le maire Marc-Olivier Labelle.

« J’accueille des bateaux de 100 pieds devant chez nous. Si vous pensez que vous allez me sortir de là en payant la valeur de mon évaluation municipale, qui est ridiculement basse, pour me relocaliser dans la montagne entre deux pylônes électriques… C’est ça, votre projet ? On ne se laissera pas sortir de même », a lancé Marc-André Forget, résidant de la rue Fournier, lors de la rencontre d’information tenue par la municipalité le 3 octobre.

Plusieurs rappellent qu’ils ont investi temps et argent ces dernières années pour réparer leur maison et la protéger contre l’eau. La perspective de voir leur travail tomber sous le pic des démolisseurs les met en colère.

« J’ai investi 150 000 $ de mon fonds de pension dans ma maison pour l’immuniser, je n’ai plus rien », a expliqué, lors de la séance d’information, Patrick Lamothe, qui a racheté le chalet de ses grands-parents dans le secteur Terrasse Robillard.

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Patrick Lamothe, résidant de Saint-André-d’Argenteuil

« J’ai fait des travaux de mes mains pendant un an et demi, j’ai été obligé d’avoir deux jobs pour payer un loyer en même temps que mon hypothèque pendant les travaux. J’habite là pour avoir la paix d’esprit, je vois des huards et des outardes tous les matins en me levant. Je n’ai pas peur de l’eau. Mais le maire nous fait peur. C’est en train de me rendre malade ! »

« Moi, je ne veux pas m’en aller. On a des chaloupes, on va s’organiser s’il y a des inondations, on n’a pas besoin de la municipalité. »

Des maisons invendables

À côté de ces irréductibles, qui acceptent de se déplacer en chaloupe comme à Venise pour rentrer chez eux, d’autres propriétaires veulent quitter le secteur pour ne pas vivre une nouvelle inondation.

« Je suis en choc post-traumatique, je vois des images de l’eau qui arrive, comme un tsunami. Depuis quatre mois, personne ne dort bien dans le coin. On pense juste à ce qui nous attend le printemps prochain », confie André Thibault, rencontré dans la maison qu’il a construite lui-même il y a 30 ans, en face de la rivière des Outaouais.

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Pour André Thibault, le projet-pilote du maire est la seule solution.

Il y a une pancarte « À vendre » devant sa maison. Prix demandé : 499 000 $. Mais le propriétaire de 84 ans ne se fait pas d’illusion. « C’est invendable, je le sais. »

Personne ne veut acheter dans un secteur qui a été inondé deux fois en trois ans, reconnaît-il.

Pour lui, le projet-pilote du maire est la seule solution.

Il veut partir parce qu’il n’aura pas la force de vivre une autre inondation. Il a eu de l’eau dans son sous-sol en 2017, mais rien en 2019. S’il a réussi ce tour de force, c’est qu’il a surveillé sans arrêt le fonctionnement des pompes qui évacuaient l’eau qui montait sous sa maison.

« J’ai passé 50 heures sans dormir, et 50 jours sans sortir, sauf une fois pour aller à la pharmacie », se rappelle-t-il. Et il est revenu paniqué, dans sa maison entourée d’eau, parce que les pompes s’étaient arrêtées à cause d’une panne d’électricité.

« C’était mon rêve de vivre au bord de l’eau, mais c’est fini, ce rêve-là », laisse-t-il tomber avec lassitude.

En attendant, l’incertitude est lourde à porter pour les riverains.

« Est-ce que je vais dépenser 10 000 $ pour finir les travaux dans mon sous-sol si ma maison est rachetée dans deux ans ? », demande Stéphane Lallemand.

Ce père de quatre enfants a dû arrêter de travailler pendant plus d’un mois lors des deux dernières inondations. « J’ai frôlé la dépression », dit-il.

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Stéphane Lallemand

Devant les restes des 4000 sacs de sable ayant servi de rempart contre l’eau, qui traînent encore sur un coin de son terrain, M. Lallemand raconte comment il a mobilisé son entourage pour protéger sa résidence et celle de ses parents, juste à côté. Il avait installé ses quais entre les deux maisons, pour servir de passerelle au-dessus de l’eau. Il pouvait ainsi surveiller les pompes et génératrices en fonction aux deux endroits.

Ses enfants allaient à l’école en chaloupe, en passant à travers la forêt inondée, où il avait dégagé un corridor dans les broussailles pour pouvoir naviguer. Lui-même partait en kayak à 5 h du matin pour aller travailler.

Malgré cette épreuve difficile, c’est à regret qu’il quitterait son petit coin de paradis. « Mais si on n’a pas le choix, on va partir », laisse-t-il tomber.

L’aide aux sinistrés

Les sinistrés des inondations de 2017 et de 2019 peuvent recevoir de l’aide provinciale pour réparer leur maison endommagée. Si les dégâts dépassent 100 000 $ ou 50 % du coût neuf de la maison, ils peuvent choisir de partir, et la maison est détruite. Québec rembourse alors un maximum de 250 000 $, selon la valeur de la propriété. Au printemps 2019, le ministère de la Sécurité publique a annoncé que le montant de 100 000 $ pour les travaux de rénovation serait cumulatif avec les années. Ainsi, une propriété ayant eu 75 000 $ de dommages en 2019 ne pourrait recevoir plus de 25 000 $ pour des travaux de rénovation lors d’une future inondation. Les propriétaires se verraient alors offrir 250 000 $ au maximum pour quitter les lieux. La municipalité de Saint-André-d’Argenteuil souhaite qu’une indemnisation correspondant à la valeur réelle de la propriété soit offerte aux résidants de ses zones à risque, même si leur maison n’a jamais été endommagée, afin qu’elle puisse les démolir.