(QUÉBEC) Près de 20 000 riches candidats à l’immigration ont reçu un certificat de sélection du Québec, mais attendent toujours de recevoir leur résidence permanente du gouvernement fédéral, a appris La Presse. Une file d’attente monstre qui explique en partie pourquoi le gouvernement Legault a suspendu le programme d’immigrants investisseurs hier.

MARTIN CROTEAU MARTIN CROTEAU
La Presse

Le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, a annoncé que Québec va refuser toute nouvelle demande dans le cadre de ce programme controversé dès demain. L’annonce est passée quelque peu inaperçue, puisqu’elle a eu lieu en même temps que le dévoilement très attendu du « test des valeurs ».

En entrevue, M. Jolin-Barrette a expliqué que la mesure était devenue inévitable. Non seulement le taux de rétention des immigrants investisseurs est-il « famélique », a-t-il dit, mais encore « l’intégrité » du programme est maintenant compromise.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Simon Jolin-Barrette, ministre de l’Immigration

La raison : au cours des dernières années, Québec a distribué plus de certificats de sélection à des immigrants investisseurs qu’il ne prévoyait en admettre dans son plan d’immigration. Aujourd’hui, on se retrouve donc avec 19 000 personnes qui ont rempli les obligations du programme, mais qui n’ont toujours pas reçu leur citoyenneté canadienne.

Au rythme d’admission actuel, il faudrait six ans pour épuiser cette liste.

Le ministre lance la pierre au gouvernement précédent, à qui il reproche d’avoir mal administré le programme.

« Le fait qu’il y a un inventaire de 19 000 dossiers m’apparaît comme étant une gestion discutable de la sélection et de l’admission des personnes immigrantes par le Parti libéral », a-t-il dénoncé.

Intermédiaires financiers

Le programme d’immigrants investisseurs propose une voie rapide aux candidats à l’immigration qui possèdent un avoir d’au moins 2 millions. Ils peuvent obtenir leur certificat de sélection moyennant un placement sans intérêts de 1,2 million pour cinq ans à Investissement Québec.

Dans la plupart des cas, les candidats versent une somme d’environ 300 000 $ à un intermédiaire financier. Celui-ci contracte un prêt et fournit la somme de 1,2 million à Investissement Québec au nom de son client. Il touche alors 22 % des revenus d’intérêts générés par Investissement Québec.

M. Jolin-Barrette s’explique mal que ces intermédiaires profitent autant du programme.

« Lorsqu’on regarde combien de millions ont été consacrés aux entreprises par le biais de ce programme, combien de millions ont été consacrés aux revenus pour les intermédiaires financiers, ils sont pratiquement équivalents, a relevé Simon Jolin-Barrette. Donc c’est important que les revenus associés aux investissements servent à aider l’économie québécoise. »

Seul au Canada

Le Québec est la seule province canadienne qui gère un programme d’immigrants investisseurs. Le gouvernement fédéral a aboli le sien sous Stephen Harper en 2014.

La Coalition avenir Québec a critiqué le programme lorsqu’elle était dans l’opposition. Des reportages ont révélé plusieurs abus au cours des dernières années.

Les critiques relèvent que la très grande majorité des immigrants investisseurs ne font que passer au Québec et qu’ils s’établissent plutôt à Toronto ou à Vancouver.

« Ce qui est important aussi, c’est de revoir le programme, parce que le taux de présence des immigrants investisseurs était de 17 %, a convenu Simon Jolin-Barrette. Ça, ça signifie que les gens prêtaient 1,2 million au gouvernement du Québec, obtenaient la résidence permanente, mais ne venaient pas s’établir au Québec. »

La suspension du programme durera huit mois. D’ici là, les candidats qui ont respecté les exigences et qui ont reçu un certificat de sélection continueront d’être accueillis au Québec à mesure qu’ils recevront leur résidence permanente du fédéral.

La mesure du gouvernement Legault a été critiquée par le Conseil du patronat du Québec (CPQ). Il rappelle que les sommes recueillies par Investissement Québec finançaient des mesures d’intégration à l’emploi des immigrants.

« Le gouvernement se prive ainsi de sommes importantes destinées à accompagner en emploi les immigrants et les minorités visibles, ce qui n’est certainement pas la chose à faire en cette période de rareté de main-d’œuvre », déplore le CPQ.

Nombre d’immigrants investisseurs admis par Québec en attente de leur résidence permanente

• 2013 : 9200
• 2014 : 12 800
• 2015 : 14 500
• 2016 : 15 800
• 2017 : 14 500
• 2018 : 16 700
• Janvier 2019 : 18 000
• Septembre 2019 : 18 800