Une publicité de la SAAQ qui attribue les blessures des victimes de la route à leurs vêtements provoque l’incrédulité.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

« Perdre une jambe »

Dans une nouvelle publicité diffusée sur les réseaux sociaux, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) met en scène un citoyen vêtu d’un manteau noir qui traverse la rue à une intersection lorsque le feu piéton le lui permet. Plus loin, deux interlocuteurs assis sur un banc de parc se moquent de lui. « J’te dis que du monde qui traverse la rue habillé en noir, on en voit de toutes les couleurs. […] Faque habille-toi donc pour qu’on te voie, parce que passer inaperçu dans la rue, ça fait pas mal plus mal […] Genre, perdre une jambe », disent-ils. Dans une autre publicité, les mêmes interlocuteurs visent les automobilistes qui commettent une infraction au Code de la sécurité routière en ne s’arrêtant pas aux passages pour piétons.

Moins d’autos, moins de vitesse

Le Dr Patrick Morency, médecin spécialiste à la Direction régionale de santé publique de Montréal, estime qu’il est « hallucinant » de faire une campagne sur la couleur des vêtements du public. « Est-ce qu’on va légiférer pour nous dire quelles couleurs il faut porter ?, demande-t-il. Les stratégies préventives efficaces pour diminuer les collisions routières sont connues, et n’ont rien à voir avec les vêtements. L’Organisation mondiale de la santé préconise la réduction de l’exposition, c’est-à-dire être exposé à moins de véhicules et de camions, et que ces véhicules roulent moins vite. On peut aussi modifier les aménagements physiques afin que les enfants qui marchent soient confrontés à moins d’autos, et des autos qui roulent moins vite. Ce sont des moyens beaucoup, beaucoup plus efficaces que les campagnes de sensibilisation. »

Blâmer les victimes potentielles

Pour Jeanne Robin, porte-parole de l’organisation Piétons Québec, indiquer au public quels vêtements porter ou ne pas porter ne devrait pas faire partie des messages envoyés par le gouvernement. « Cela lance le message que la victime potentielle, dans le fond, elle a en quelque sorte couru après. Ce n’est pas une infraction de porter des vêtements sombres, c’est plutôt la norme… Un milieu urbanisé est censé être aménagé pour les piétons », dit-elle, ajoutant que tous les citoyens « méritent que la municipalité où ils se trouvent aménage des passages pour piétons qui soient visibles, qui soient éclairés, et qui assurent leur sécurité ».

Distraction

Au Québec, 69 piétons sont morts en 2018 et plus de 250 personnes ont subi de graves blessures dans des collisions avec un véhicule automobile. Dans la majorité des cas, c’est la distraction qui est la principale cause des collisions. Dans 68 % des cas, c’est l’automobiliste qui est responsable de la collision, contre 15 % pour les piétons et 17 % pour les deux parties. La SAAQ affirme aussi que les enfants de 0 à 14 ans et les personnes âgées de 55 ans ou plus sont surreprésentés dans les bilans de collisions conducteurs-piétons. À Montréal, la majorité des collisions impliquant un piéton surviennent lorsque le conducteur d’un véhicule fait un virage à gauche et que le piéton traverse en respectant la signalisation.

Principe de prudence

Pour Étienne Grandmont, directeur général de l’organisation Accès transports viables, la SAAQ tente de blâmer les victimes dans cette publicité. « Franchement, je trouve hallucinant de voir la société d’État tenir ce genre de discours encore aujourd’hui. Le Code de la sécurité routière a évolué en 2018, avec l’introduction du principe de prudence, qui dit que les usagers de la route qui sont plus “lourds”, en l’occurrence les automobilistes, doivent avoir un comportement prudent vis-à-vis des plus vulnérables sur la route. On voit qu’il reste du travail à faire de ce côté-là. La route, c’est un espace public, ça appartient à tout le monde. On ne doit pas risquer d’y mourir parce qu’on s’y déplace. »

Humour

À la SAAQ, on signale que l’intention de la publicité était d’utiliser l’humour, et non de reprocher aux gens leurs choix de vêtements. « On s’adresse aux automobilistes, on s’adresse aux piétons. C’est une responsabilité collective, dit Anne Marie Dussault Turcotte, relationniste à la SAAQ. C’est sous le signe de l’humour. C’est pour sensibiliser les piétons à se faire voir, et à avoir un contact visuel avec les conducteurs avant de traverser. » Elle reconnaît que le message n’est pas de dire aux gens comment s’habiller ni de blâmer les victimes. « C’est une question de visibilité », dit-elle.

Un message : lever le pied à l’automne

Au lieu de parler du choix des vêtements, il serait mieux avisé de faire campagne sur l’importance pour les automobilistes de lever le pied à l’automne, lorsque les journées raccourcissent et qu’il est plus difficile de bien voir autour de soi, croit Jeanne Robin. « Les interactions entre les piétons et les automobilistes en milieu habité sont inévitables, et il faut porter attention aux plus vulnérables – c’est le principe de prudence, et donc il faut que les campagnes de prévention le reflètent. »