(Québec) Une cinquantaine d’immigrants économiques pourtant déjà sélectionnés par Québec pour venir s’installer dans la province, en manque de main-d’œuvre, sont ralentis dans leurs démarches par un problème informatique.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Stefan* est né en juillet 2018 en Moldavie, quelques semaines après que ses parents, Irina et Vitalie, ainsi que son frère Matei eurent reçu leur certificat de sélection du Québec (CSQ) pour immigrer dans la province. La naissance du bébé, alors que leur dossier était clos dans Mon projet Québec, le portail gouvernemental où se font les démarches des travailleurs qualifiés, a depuis plongé la famille dans un labyrinthe bureaucratique.

Mon projet Québec est un portail web qui connaît depuis son lancement en 2016 son lot de ratés (voir l’encadré à la fin du texte). Nouveau problème : il ne permet pas aux immigrants de modifier leur dossier une fois les CSQ délivrés. Dans le cas d’Irina et de Vitalie, cette étape est essentielle afin de recevoir un CSQ pour Stefan, leur deuxième fils. Cette opération était autrefois possible, lorsque les demandes d’immigration étaient faites en format papier. 

Dépourvue de ce document, ils ne peuvent pas terminer leur demande de résidence permanente auprès d’Ottawa. Le fédéral leur accorde depuis des mois des délais discrétionnaires afin de l’obtenir. Au ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) du Québec, on confirme que le problème informatique touche une cinquantaine de cas.

« C’est comme la maison des fous », s’exclame Yves Martineau, consultant en immigration qui tente de démêler l’affaire pour la famille moldave.

C’est un processus administratif relativement simple [qui demande] un délai de traitement de quelques mois. […] Le ministère de l’Immigration nous dit que la modification de leur dossier va se faire, mais ça fait presque un an qu’on attend et ça n’arrive pas.

Yves Martineau, consultant en immigration

« On nous a d’abord demandé de modifier le dossier dans “Mon projet Québec”, mais ça ne fonctionne pas. Et on ne sait pas pourquoi », ajoute M. Martineau.

Que faire ?

Questionnée par La Presse sur la procédure que doivent suivre les immigrants dans une situation comme celle d’Irina et Vitalie, la direction des communications du MIFI a répondu qu’on pouvait modifier un dossier dans Mon projet Québec pour y ajouter la naissance d’un enfant. Mais une fois informé que l’opération semblait impossible, le MIFI nous a confirmé que Mon projet Québec ne permettait pas en effet l’accès à la fonction “modifier ma demande” » pour l’instant.

« Nous demandons à toutes les personnes dans cette situation d’informer le Ministère de leur demande d’ajout d’un enfant. […] Le Ministère finalise actuellement la solution afin de remédier à la situation dans les prochaines semaines (début novembre 2019). Tous les candidats concernés seront alors informés de la marche à suivre », a promis le MIFI.

La famille d’Irina et Vitalie est toutefois exaspérée d’attendre. Le consultant en immigration qui les représente, Yves Martineau, affirme qu’ils ont transmis il y a près d’un an les documents papier pour ajouter Stefan au dossier. Cette procédure aurait été envoyée sur Mon projet Québec si l’opération était fonctionnelle. Dans un courriel récemment envoyé à Yves Martineau, le MIFI leur a suggéré de demander un nouveau délai au gouvernement fédéral, qui leur laissait jusqu’au 3 octobre dernier pour fournir le CSQ de Stefan.

« Ils sont stressés, très certainement. Faire une demande pour obtenir un CSQ, c’est tout un processus pour un non-francophone. Ce sont des travailleurs qualifiés qui étudient le français, qui déposent une demande, qui suivent le processus normal, paient les frais nécessaires, tout ça dans l’espoir de venir et de travailler au Québec. De subir de nouveaux délais comme en ce moment, c’est frustrant pour eux », affirme M. Martineau.

« Des attentes trompées »

Le consultant en immigration se dit déçu des problèmes informatiques de Mon projet Québec. Après tout, souligne-t-il, « c’est une question d’avoir confiance dans le système ».

« Les candidats en immigration sont des personnes courageuses, travaillantes, tenaces et persévérantes, énonce M. Martineau. Ils font des efforts pour immigrer chez nous et je pense que le Québec est privilégié d’attirer des personnes compétentes et qualifiées », alors que le Québec a un problème de pénurie de main-d’œuvre. 

Des gens [comme la famille d’Irina et Vitalie] sont disposés à tout laisser derrière pour venir vivre chez nous et pour faire partie de notre société. J’aimerais ça qu’on les prenne un peu plus en considération [en leur évitant tous ces délais qu’on leur impose].

Yves Martineau, consultant en immigration

Entre-temps, Yves Martineau espère que le délai supplémentaire sera accordé par le fonctionnaire fédéral responsable d’étudier leur dossier. Après tout, note-t-il, ils ont tous les documents pour prouver qu’ils font tout ce qu’ils peuvent afin de modifier leur dossier auprès de Québec.

« Mais on est soumis au pouvoir discrétionnaire de l’agent fédéral, qui peut accepter ou refuser », rappelle M. Martineau.

* Pour des raisons de confidentialité, la famille a demandé à ce qu’on ne publie pas leur nom complet.

Les ratés de Mon projet Québec 

Mon projet Québec a été mis en service le 5 janvier 2016 par le ministère de l’Immigration du Québec.

À l’époque, on évaluait que le projet avait coûté plus de 1 million à mettre en service.

Quelques mois après son lancement, le ministère de l’Immigration s’est dit surpris par l’importante affluence sur Mon projet Québec, qui n’était pas conçu pour accueillir autant de demandes. Des ratés, dont une panne de serveur, ont forcé Québec à retarder les demandes de milliers d’immigrants potentiels.