Son curriculum vitæ est des plus impressionnants : coprésidente de la fondation familiale, docteure en psychologie, gestionnaire en ressources humaines, experte en entrepreneuriat familial… Par-delà ces réussites, Nan-b de Gaspé Beaubien s’est lancée corps et âme dans la défense de l’eau. Elle est notre personnalité de la semaine.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Quand on arrive chez les de Gaspé Beaubien, dans leur domaine des Laurentides, on a l’impression de pénétrer dans un univers hors norme, où l’Histoire fait partie du quotidien.

Le patriarche, Philippe de Gaspé Beaubien II, nous accueille vêtu d’une redingote, avec une cravate Ascot, avant de nous montrer, encadrée, la lettre officielle de Louis XIV anoblissant son ancêtre venu au Canada au XVIIe siècle. 

Des sculptures, des artefacts ponctuent l’espace somptueux, où Nan-b de Gaspé Beaubien, la femme de l’éminent homme d’affaires – le grand patron d’Expo 67 et fondateur de Télémédia –, coprésidente de la fondation familiale, docteure en psychologie, gestionnaire en ressources humaines et experte en entrepreneuriat familial, que nous venons rencontrer, nous invite à entrer à bras ouverts.

C’est elle, la personnalité de la semaine que je suis venue interviewer, mais les deux, assis au coin du feu, terminent les phrases l’un de l’autre. Et Philippe, 92 ans, suit la conversation et me surveille. « Vous ne lui avez pas demandé de parler de sa défense des femmes en affaires », me reproche-t-il gentiment en fin d’entrevue. « C’est une cause tellement importante pour elle. » La discussion repart aussitôt dans cette direction.

En fait, nous sommes là pour parler d’eau, pour parler de la décision de la grande famille de Gaspé Beaubien de se lancer corps et âme, avec sa fondation, dans la défense de l’eau, tant pour combattre le gaspillage de l’eau potable au quotidien que pour lutter pour le nettoyage et la protection des cours d’eau du Canada.

Et c’est l’Américaine de naissance Nan Bowles O’Connell, qui a rencontré Philippe alors qu’il terminait son MBA à Harvard, et qui l’a épousé il y a 64 ans – elle en a aujourd’hui 84 –, qui mène la barque. Cette année, ce projet au cœur des activités de la fondation, appelé Aqua Hack, vient de tenir son cinquième concours annuel pour jeunes scientifiques en quête de solutions pour tout ce qui touche l’eau.

« Les mêmes valeurs »

« Les amies de ma mère trouvaient ça terrible que je quitte les États-Unis pour le Canada », raconte Nan-b, quand je lui demande de me raconter son histoire. « Mais on avait tellement les mêmes valeurs. » Et celle qui n’avait alors que 20 ans n’a jamais regretté d’avoir quitté Chestnut Hill, le secteur cossu en banlieue de Boston, où elle a grandi dans une famille de grands négociants, et Smith College, où elle étudiait en psychologie, pour suivre l’homme d’affaires à Outremont.

« Mon grand-père a été maire d’Outremont 40 ans », rappelle Philippe quand on évoque ce fait. Le parc Beaubien, la rue Beaubien, l’avenue De Gaspé… Tous baptisés en l’honneur des membres de la famille.

Les ancêtres de Philippe de Gaspé Beaubien ont d’abord pratiqué, au temps des colonies, le commerce de la fourrure. Leurs descendants se sont tournés vers le matériel électrique, avant que Philippe ne bifurque vers l’Expo puis les médias. Pourquoi soudainement veiller sur l’eau ?

Tout a commencé quand les six petits-enfants de Philippe et de Nan-b ont exprimé le souhait d’avoir leur propre projet au sein de la fondation familiale. Il a brièvement été question de sauver les abeilles – la famille possède des ruches et s’inquiète de la survie des insectes –, mais l’eau s’est rapidement imposée, explique Nan. Et aussi une façon de procéder. Il ne serait pas question de saupoudrer de l’argent, mais plutôt d’utiliser fonds et savoir-faire comme leviers, pour trouver des solutions.

Une douzaine d’entreprises aujourd’hui actives dans le domaine sont nées grâce à cette initiative, mais des dizaines et des dizaines de projets ont cours partout au Canada. Que ce soit pour nettoyer des rivières, limiter la consommation d’eau en bouteille de plastique, mesurer les taux de bactéries et de polluants ou chercher les sources des problèmes de pollution.

À la défense de l’eau

Nan-b parle d’eau avec passion et énergie, indignée par ce qu’on fait subir à la nature – les égouts qui se déversent dans les lacs et les rivières ! –, mais elle est aussi persuadée que, si on travaille suffisamment et qu’on y met assez de passion, on peut trouver des solutions.

« On peut faire mieux, on peut faire mieux », répète-t-elle.

Il suffit de comprendre qu’on n’a jamais la moindre garantie que quelqu’un trouvera la solution à notre place. Même les gouvernements ne sont pas partout là où il le faudrait pour régler des problèmes qui nous touchent tous quand il est question de la propreté de l’eau.

Nan-b, qu’on a vue de Harvard à Davos, voyage encore beaucoup pour piloter ses projets. Sur la côte Ouest, où elle était récemment, elle a été surprise de voir des citoyens s’opposer à une hausse des taxes nécessaire pour que cessent des déversements d’eaux usées dans l’océan.

Mais elle a été ravie de constater aussi, au fil de ses rencontres, que les jeunes, eux, comprennent qu’il faut payer un prix, en temps, en argent, pour protéger notre environnement, pour nous protéger nous, les humains.

NAN-B DE GASPÉ BEAUBIEN EN QUELQUES CHOIX

Un livre : Sapiens, de Yuval Noah Harari

Un film : « En fait, j’aime beaucoup les documentaires, comme les séries de National Geographic ou de la BBC sur la planète. » 

Un personnage historique : « En ce moment, je suis fascinée par Catherine II, impératrice de Russie », dont les efforts de transformation de la société féodale ont été vains. « Quand on plonge dans sa vie, on se rend compte à quel point parler, c’est une chose, agir, c’en est une autre. »

Un personnage contemporain : Brené Brown, travailleuse sociale américaine, qui a beaucoup travaillé sur le courage et la vulnérabilité

Une phrase : « Fleuris là où tu as tes racines. »

Une cause : L’eau et la place des femmes en affaires