Des experts indépendants estiment que le ministère des Transports du Québec (MTQ) « n’est pas en position » de réaliser un volume suffisant de travaux d’entretien « pour empêcher que l’état du réseau routier et des structures ne se détériore au cours des prochaines années ».

Bruno Bisson Bruno Bisson
La Presse

Dans un avis adressé au sous-ministre Marc Lacroix, les trois experts chargés d’évaluer la programmation des travaux routiers annuels du MTQ s’inquiètent de « l’évolution prévisible de l’état du réseau routier », malgré des investissements annuels de 2 milliards consacrés en grande partie à la réfection d’infrastructures existantes.

« Nous avons pu constater les efforts importants effectués par le MTQ pour s’assurer que les budgets alloués soient dépensés sur les interventions appropriées afin d’atteindre l’objectif fondamental de la programmation, soit de maintenir ou d’améliorer l’état des chaussées et structures existantes. »

« Malheureusement, constatent les experts, les données fournies par le Ministère au comité sur l’état actuel et prévu du réseau routier et des structures sont inquiétantes, et il nous semble approprié à ce moment-ci de prendre une perspective plus large. »

Depuis trois ans, la « préoccupation majeure » de ce comité d’experts, formé de Jean Bédard, professeur de comptabilité et gouvernance des sociétés à l’Université Laval, de Jacques Girard, ingénieur et expert en travaux routiers et en normalisation, et de Louis Lévesque, ancien sous-ministre de Transport et Infrastructure Canada, a toujours tourné autour de la capacité opérationnelle du MTQ à réaliser suffisamment de travaux pour éviter une détérioration continue de ses ponts et de ses routes.

Au fil des années, le comité a ciblé un manque d’expertise interne, en nombre et en compétence, ainsi que des ressources financières limitées pour expliquer cette incapacité à améliorer l’état d’un réseau routier qui se détériore plus vite qu’on ne peut le réparer.

Dans son dernier avis, le comité souligne que « l’inflation du coût des travaux, en raison de la surchauffe sur le marché [de la construction] ou de l’augmentation du prix du bitume, a aussi pour effet de réduire le volume de travaux pouvant être réalisés à l’intérieur des budgets ».

Les experts s’inquiètent également de la hausse de presque 40 % du déficit de maintien d’actifs du réseau routier québécois. Ce déficit représente la somme totale qui serait nécessaire d’investir pour remettre en bon état l’ensemble des infrastructures routières. Entre 2015 et 2019, il est passé de 11,8 milliards à 16,4 milliards, « une augmentation de plus de 1 milliard par année », constate le comité.

« Autrement dit, 1 milliard de plus par année aurait dû être dépensé pour maintenir le déficit de maintien d’actifs au niveau de 2015. Cela aurait essentiellement requis d’augmenter d’environ 50 % les budgets existants », selon les trois experts indépendants.

Cul-de-sac

Les constats et les recommandations des experts ne surprennent pas Marc-André Martin, président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ), qui regroupe les 1500 ingénieurs de l’État.

Selon lui, ils confirment seulement que la perte de l’expertise publique au profit des firmes privées a mené la stratégie de redressement du réseau routier du MTQ dans un cul-de-sac, puisqu’une augmentation de la cadence des travaux routiers ne ferait que créer d’autres problèmes, notamment pour le contrôle des coûts.

« Si on double le nombre de projets du MTQ l’an prochain, demande M. Martin, il arrive quoi ? Le nombre d’ingénieurs et d’entrepreneurs est limité au Québec, c’est le plein emploi partout, le marché est déjà en surchauffe, et au niveau du public, on n’aurait même pas les effectifs pour les gérer. »

Si on double le nombre de projets, on va juste doubler les prix des travaux, mais on n’en fera pas plus.

Marc-André Martin, président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec

« Ça fait des années qu’on tire la sonnette d’alarme, ajoute-t-il, parce qu’on a un problème avec la capacité organisationnelle du MTQ. Tant qu’on n’aura pas réglé le problème d’expertise interne, peu importe les sommes investies sur les routes, on n’en aura pas pour notre argent. »

Il en veut pour exemple l’état des ponceaux routiers. Ces structures auxiliaires, invisibles au commun des mortels, permettent aux petits cours d’eau de s’écouler sous les infrastructures routières. On en compte 61 000 sous les routes du Québec, et selon les données du MTQ, 83 % de ces structures sont en bon état.

« Les 17 % en mauvais état, souligne-t-il, ça représente plus de 10 000 ponceaux, dont le coût de remplacement n’est même pas cumulé dans le déficit de maintien d’actifs. »

Le président de l’APIGQ a rappelé que la défaillance d’une seule de ces structures sous l’autoroute 25, dans la région de Lanaudière, en 2017, avait coûté plus de 5 millions à réparer en urgence et occasionné des bouchons de circulation durant presque tout l’été.

Rattrapage

À Québec, le ministre des Transports, François Bonnardel, a reconnu hier qu’« il y a effectivement un rattrapage à faire dans les investissements en infrastructures ». Il a rappelé que les experts affirment « noir sur blanc » dans leur avis que les sommes affectées au réseau routier ont été comprimées durant les années de retour à l’équilibre budgétaire, sous l’ancien gouvernement libéral, mais qu’elles ont été rehaussées par le gouvernement actuel.

Il a aussi noté que le comité est « encouragé » par le choix du MTQ de consacrer plus de 80 % de ses budgets annuels à la réfection de structures et de routes existantes.

Dans leur avis, les trois experts se disent tout de même « préoccupés du fait qu’au cours des prochaines années, les nouveaux projets routiers annoncés viennent gruger une portion croissante de la capacité du MTQ à réaliser des travaux d’entretien et de réparation ».