Un vent de révolte souffle de Venise à Barcelone, d’Amsterdam à Dubrovnik, de Bruges à Marseille.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Les ports européens en ont assez des navires de croisière, ces villes flottantes qui crachent des tonnes de gaz à effet de serre – et des flots de touristes dans leurs centres historiques déjà bondés, dénaturés, disneyifiés.

À Venise, on interdira aux navires de s’amarrer au cœur de la cité. À Palma de Majorque, des milliers de citoyens ont signé une pétition pour limiter le nombre de paquebots qui mouillent chaque jour dans les eaux du port.

La grogne est telle que, début août, le port de Venise a lancé un appel aux autres ports d’Europe : il est temps pour eux d’unir leurs forces contre la menace que représentent ces géants des mers.

« L’augmentation de la taille des bateaux, leur impact environnemental sur les zones portuaires et le fardeau provoqué par le nombre croissant de touristes créent une situation de conflit », ont écrit les autorités portuaires vénitiennes à celles de huit autres villes.

À peu près au même moment, le Port de Québec levait la première pelletée de terre d’un nouveau terminal de croisière, qui permettra d’accueillir dès l’an prochain des navires titanesques de plus de 4000 passagers.

PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET DU PORT DE QUÉBEC

Le Port de Québec

Il faut dire que le port ne fournit plus. 

Depuis une décennie, le nombre de croisières a explosé à Québec. Seulement l’an dernier, 230 000 croisiéristes se sont faufilés entre ses vieux remparts, un record.

Et ce n’est pas près de s’arrêter. Le Port, la Ville et l’Office de tourisme de Québec ont pour objectif d’attirer pas moins de 400 000 croisiéristes par an d’ici 2025.

Ça veut dire plus de touristes posant pour l’égoportrait d’usage devant le Château Frontenac, même si le Port promet d’adapter les horaires des navires et d’imposer une limite de 15 000 croisiéristes par jour afin de ne pas « miner l’expérience client ».

Ça veut dire aussi plus de boutiques de tasses, t-shirts et autres babioles. Moins de services de proximité. Plus de gens massés dans le Petit Champlain, qui montre déjà des signes évidents de saturation touristique.

Et ça veut dire plus de pollution.

Chaque navire de croisière émet en moyenne de 5 à 8 tonnes de gaz à effet de serre au cours de son escale au port de Québec. C’est énorme.

En Europe, l’ONG Transport & Environment a calculé que les bateaux de Carnival Corporation, un important acteur de l’industrie, émettaient 10 fois plus d’oxyde de soufre que les 260 millions de voitures du continent, réunies !

Remarquez, les retombées non plus ne sont pas négligeables. À Québec seulement, l’industrie génère 106 millions de dollars, selon une récente estimation.

Si les citoyens de la capitale voient plus d’avantages que d’inconvénients à la construction d’un second terminal, tant mieux. Après tout, le Port a sûrement pris soin de les consulter avant de lancer un tel projet, question de bien peser le pour et le contre en ces temps d’urgence climatique.

Non ?

Eh bien, non. Pas vraiment. Oh, il y a bien eu des consultations publiques ; elles se sont terminées le 26 septembre. Les citoyens ont eu un mois entier pour se faire entendre sur le projet de futur terminal de croisière.

Sauf que, comme l’a fait remarquer Le Soleil, le contrat est signé, la date de livraison a été fixée… même que l’ouvrage est en chantier depuis le milieu de l’été !

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Sur son site web, le Port de Québec soutient « prendre une décision quant à l’acceptabilité environnementale d’un projet » sur la base « des commentaires reçus du public ».

C’est que, voyez-vous, le Port accorde une « grande importance » à la participation du public, qui devient la « pierre angulaire » de ses pratiques en matière de planification et de gestion de projets.

La pierre angulaire, vraiment ?

Le Port assure que l’octroi du contrat de construction, cet été, n’était « pas incompatible avec la tenue d’une consultation publique » par la suite.

« On ne consulte pas sur la pertinence de construire ou pas un terminal de croisière », affirme le PDG, Mario Girard. « On présente le projet, on présente son look, de quoi ça va avoir l’air, les effets environnementaux… »

Le Port de Québec, assure-t-il, prendra en compte l’avis des citoyens et pourra faire des ajustements aux plans du bâtiment, si nécessaire.

Mais la décision de construire ce terminal de 30 millions de dollars était déjà prise.

Le contrat a même été signé avant que le Port ne délivre un « certificat de décision », comme l’exige la procédure habituelle, « afin que certains travaux puissent être amorcés », lit-on dans l’étude des effets environnementaux (EEE) du terminal.

La loi fédérale exigeait du Port « d’évaluer les effets environnementaux potentiels du projet avant de permettre la réalisation en tout ou en partie du projet », selon l’Agence d’étude d’impact environnementale du Canada.

Or, l’EEE n’a été déposée que le 27 août, soit après le début des travaux. Mario Girard assure qu’une version préliminaire était « sur son bureau » en juillet, au moment où il a pris la décision d’aller de l’avant avec le terminal.

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Le Port de Québec aurait donc pris une « décision éclairée » sur la base de cette étude des effets environnementaux… qui ne dit rien sur les effets des navires de croisière.

Rien sur l’impact que peut avoir une marée humaine déferlant d’un coup au cœur d’une ville historique, comme à Venise ou à Dubrovnik.

Rien sur la pollution, les gaz à effet de serre, les eaux usées rejetées par ces vaisseaux blancs.

Pas un mot sur les calculs de l’ONG France Nature Environnement, selon lesquels un paquebot en escale à Marseille émet autant de particules fines que 1 million de voitures en marche.

L’étude traite strictement des impacts – faibles – de la construction du terminal au quai 30, où sont déjà installées des tentes pour accueillir les visiteurs.

Vrai que ça ne fait pas chic. D’ailleurs, il ne s’agit pas tant d’accroître la capacité que d’améliorer les infrastructures d’accueil, « pour être capable d’accommoder de façon correcte ces croisiéristes », dit Mario Girard.

D’accord, mais le Port souhaite tout de même en accueillir de plus en plus, de ces pollueurs ambulants.

Et il n’y a pas de raison de croire que ceux qui accostent à Québec rejettent moins de cochonneries dans l’environnement que ceux qui jettent l’ancre à Marseille.

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Pour répondre aux besoins énergétiques de leurs passagers, ces villes flottantes – piscines, restaurants et boutiques intégrés – laissent tourner leurs moteurs diesels en permanence.

Une partie d’entre eux auraient pu les éteindre, pendant leur escale, mais le Port de Québec ne dispose pas de système d’alimentation électrique à quai.

Il aurait pu en être autrement.

En 2015, Québec et Ottawa ont offert des subventions de 10 millions aux autorités portuaires pour qu’elles se dotent d’un système d’électrification à quai.

Le PDG s’était alors félicité de ce « geste de leadership environnemental »… avant d’abandonner le projet. Le virage vert n’en était pas un.

Pourquoi cette volte-face ?

« Parce qu’il n’y avait aucun bateau sur les lignes de construction qui s’en allait vers l’électrification à quai. Zéro bateau », répond Mario Girard.

À l’époque, un dirigeant d’une importante société de croisière l’avait prévenu : « N’allez pas là, on ne s’en va pas là, l’industrie ne s’en va pas là. »

Quatre ans plus tard, l’industrie naviguerait toujours en plein brouillard, selon le PDG.

Il y a deux semaines, la Cruise Lines International Association a pourtant fièrement annoncé que 88 % des futurs navires de croisière seront équipés d’un système d’alimentation électrique ou configurés pour en bénéficier…

Le Port de Montréal a accepté les subventions offertes en 2015. À terme, il croit pouvoir réduire les émissions de gaz à effet de serre de 2800 tonnes par an.

Pour lui, le virage de l’industrie est lent, certes, mais bien entamé. La tendance est claire.

Pas pour le Port de Québec.

Il n’y a rien, dans les plans du futur terminal, à propos d’un système d’alimentation électrique. Mais le bâtiment sera prêt à temps pour la prochaine saison des croisières.

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30 millions
Nombre de croisiéristes, dans le monde, en 2019. Ils étaient 17,8 millions il y a 10 ans.

21 millions
Nombre de tonnes de gaz à effet de serre émis par l’industrie des croisières, dans le monde, en 2017

Sources : Cruise Lines International Association, Griffith Institute for Tourism