(QUÉBEC ) Confier la gestion du dossier des pesticides à l’Ordre des agronomes, comme son président l’a proposé plus tôt cette semaine en commission parlementaire, serait « une grave erreur », croit l’Union des producteurs agricoles (UPA). Le syndicat, qui représente les 41 300 agriculteurs québécois, croit par ailleurs qu’il est « essentiel » de séparer les rôles de vendeur et de prescripteur de pesticides.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

« Le gouvernement du Québec ne peut pas céder ses responsabilités sociétales, peu importe lesquelles, à un ordre professionnel, peu importe lequel. La mission d’un ordre professionnel est de protéger les citoyens au regard de l’exercice de la profession de ses membres. Elle n’est pas de réglementer les activités du secteur dans lequel cette profession est exercée », a déclaré le président de l’UPA, Marcel Groleau, lors de son témoignage, qui a clôturé la commission parlementaire sur les pesticides, aujourd’hui, à l’Assemblée nationale.


Comme les médecins qui prescrivent les médicaments et les pharmaciens qui les vendent, les deux rôles devraient être séparés dans le secteur agronomique, ont demandé plusieurs groupes et individus cette semaine.


Au Québec, les agriculteurs doivent obtenir une ordonnance d’un agronome avant de pouvoir se procurer les cinq molécules jugées comme étant les plus « à risque ».  ​Or, sur le terrain, les agronomes qui posent le diagnostic dans le champ sont souvent les mêmes qui vendent ensuite le produit à l’agriculteur.


Lundi, l’Ordre des agronomes a défendu ce double rôle.  Il est même allé plus loin en demandant à Québec le pouvoir de prescrire les 1200 formulations de pesticides actuellement en vente libre.

« L’UPA croit fermement que pour assurer la transparence et regagner la confiance du public, il est essentiel de séparer complètement l’acte de vente de l’acte agronomique. Distinguer les deux sur la facturation, comme le propose l’Ordre, ne permet pas d’atteindre cet objectif. Durcir la réglementation ou bannir les pesticides ne le permettrait pas non plus. Ce serait même contre-productif, surtout si nous continuons d’importer des aliments produits dans des pays qui continuent de les utiliser », a expliqué M. Groleau.

Un plan plus global


Plutôt que d’avoir recours à la prescription agronomique, qui ne fait que créer un cycle vicieux où les produits restreints sont immédiatement remplacés par un autre qui n’est pas nécessairement moins toxique, l’UPA privilégie une approche plus globale.

« Nous proposons d’intégrer la gestion des pesticides dans un plan intégré de gestion des cultures qui comprendrait un plan d’ensemencement, un plan de fertilisation et un plan de gestion des ennemis des cultures sous la supervision d’un professionnel qui ne vend pas de pesticides », a expliqué M. Groleau.


Afin de financer de meilleures pratiques en agroenvironnement comme les bandes riveraines, la technique d’ensemencement avec couverture des sols appelés semi-direct ou des pratiques culturales sans pesticides, l’UPA demande un investissement de 60 millions par année au gouvernement du Québec sur une période de dix ans. À l’heure actuelle, Québec dépense 40 millions annuellement en agroenvironnement.

Pour un registre des pesticides


Durant la commission parlementaire, un groupe de chercheurs éminents ainsi que la Fondation David Suzuki sont venus demander au gouvernement Legault de mettre sur pied un registre des pesticides qui permettra d’en cartographier l’usage dans la province. Ces données pourront ensuite être comparées à celles du système de santé pour déterminer si le risque de souffrir de certaines maladies est plus grand en milieu rural.


Les données sur le sujet sont presque inexistantes au Québec à ce sujet. L’UPA demande par ailleurs que le ministère de la Santé et des Services sociaux finance la réalisation d’une étude épidémiologique au Québec, pour mieux comprendre l’impact de l’exposition professionnelle aux pesticides.

« Courage politique »


Avant l’UPA, la commission a entendu les témoignages d’un agriculteur et d’un agronome atteints de la maladie de Parkinson. L’association de patients Parkinson Québec a demandé aux députés de la commission de faire preuve de « courage politique » afin de reconnaître la toxicité des pesticides et des victimes qu’elles créent.


Ils réclament que cette maladie neurodégénérative soit reconnue comme une maladie professionnelle pour tous les gens qui y ont été exposés pendant une période de cinq ans et plus. Le lien de causalité entre le développement la maladie et l’exposition aux pesticides est scientifiquement établie, estime Parkinson Québec.

« La société québécoise a une dette envers celles et ceux, qui parfois au détriment de leur santé, nous nourrissent et entretiennent notre terre. Le gouvernement du Québec doit donc rejoindre les pays qui, comme la France et la Suède, reconnaissent cette maladie comme une maladie professionnelle », a déclaré Romain Rigal, pharmacien et coordonateur du développement des services à Parkinson Québec.


Comme la plupart des producteurs agricoles ne souscrivent pas au régime de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), Parkinson Québec demande au gouvernement de mettre en place un fonds d’indemnisation pour les agriculteurs ou les travailleurs agricoles atteints. Un tel programme de protection pourrait être financé par des prélèvements sur les ventes de pesticides.