L’été dernier, une femme a négligemment jeté son emballage de Popsicle par terre alors qu’un ami à moi la suivait. Il n’a pas pu résister : 

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

« Mademoiselle, a-t-il dit, modérément mais poliment baveux, vous avez échappé quelque chose… »

PHOTO FABRICE COFFRINI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Manifestation pour le climat en janvier 2019 en Suisse

La dame s’est retournée, sa face a rougi, la petite Hulk qui sommeillait en elle s’est retournée et elle l’a pointé avec son doigt rageur : 

« Toi, mon gros t****, mêle-toi donc de tes c***** d’affaires, pis mange de la m***** !

– Bonne journée, mademoiselle », a répliqué mon ami, qui, par ailleurs, n’est même pas gros et qui, d’autre part, a eu à affronter des Hulk autrement plus intimidants.

Il a ramassé le papier d’emballage et l’a mis aux poubelles fournies à cet effet par la municipalité avec l’argent des taxes.

Je vous raconte cette anecdote, et ce n’est qu’une anecdote, pour vous dire que je veux bien sauver la planète, je crois plus que jamais que nous sommes en train de cuire à petit feu, mais je crois qu’on n’y arrivera pas. Enfin, je peux me tromper.

On n’y arrivera pas parce que nos petits conforts sont trop grands. Nos petites paresses sont trop fortes, trop lourdes dans la balance de l’inertie.

Je parle du confort. Je regarde aller cette jeune Greta. Oui, Greta, Greta Thunberg, la jeune activiste suédoise qui est devenue le symbole de l’urgence climatique.

Voyez la formidable force d’inertie que Greta réveille. Greta n’a aucun pouvoir. On l’a assimilée au totalitarisme, ce qui est la forme absolue de pouvoir dans l’organisation sociale. Greta n’a aucun pouvoir, donc, et elle est honnie comme si elle en avait.

Greta réveille les jusqu’au-boutistes du confort personnel, ceux qui voient comme du communisme le seul fait d’envisager de manger un steak de moins par semaine.

Greta Thunberg n’a aucun pouvoir, et ceux-là protestent férocement contre un pouvoir qu’elle n’a pas.

Ils seront des milliers à marcher dans les rues de Montréal, vendredi prochain. Greta sera là. Ce sera Greta par ci, Greta par là, tous avec Greta. Ces gens-là forment une force politique qui s’éveille. Je les trouve beaux, bien sûr.

Ils sont beaux, ils forment une force politique qui s’éveille, et c’est ça, l’idée de prendre la rue : transformer des volontés individuelles en capital politique à prendre. Mais je crains que la force d’inertie politique formée par ceux qui détestent les Greta de ce monde – ceux qui ne veulent rien, rien, absolument RIEN changer à leur et à notre mode de vie – ne soit plus forte encore.

Tenez, cette semaine, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) a annoncé que le vendredi 27 septembre prochain sera journée pédagogique, question d’accommoder les élèves qui veulent aller manifester. Ce que j’en pense ? À peu près rien, sur le fond des choses.

D’abord, aucune journée de classe ne sera perdue : la CSDM a simplement devancé une journée pédagogique prévue en avril. Coût nul.

Ensuite, je ne veux vexer personne, mais la lutte au climat ne sera pas gagnée en devançant des journées pédagogiques…

Tu veux aller manifester, tu penses que c’est important, tu es sûr que c’est l’enjeu principal de ta génération ? « Phoque » la pédago, tu y vas.

Et tu vis avec les conséquences.

Et encore là, comme pour Greta, ce n’est pas l’objet qui m’exaspère. C’est la réaction à l’objet.

Que la CSDM déplace une pédago pour permettre aux jeunes d’aller manifester, ça ne me fait pas un pli sur la différence. Mais bordel que les vieux croulants – j’inclus ceux de mon âge là-dedans – qui ont maugréé devant cette décision en disant que gnagna, les jeunes doivent aller à l’école, gnagna, si on commence à décréter des pédagos pour chaque bonne cause, où s’en va le monde, gnagnagnagna, bordel que ceux-là me pompent l’air…

Bordel que vous faites… vieux.

Vous m’avez fait penser au bonhomme qui pousse son fils au suicide dans le film La Société des poètes disparus, à force de le castrer avec sa rigidité de loser coincé qui pense que faire médecine est la seule voie possible vers le Bonheur.

Donc, la force d’inertie est puissante, c’est AUSSI une force politique : touche pas à ma tondeuse au gaz, touche pas à mon usine de béton, touche pas à ma paille en plastique, touche pas à mon pipeline, touche pas à mes crédits d’impôt sur l’exploitation pétrolière, touche pas à mon bateau, touche pas à mon voyage à Cuba, enlève-moi pas une voie de boulevard pour la remplacer par une crisse de piste cyclable, comment ça, vous allez ramasser mes vidanges juste une fois par semaine, touche pas à mes taxes pour construire une maudite ligne de métro, tu penses vraiment que je vais composter, touche pas à mon troisième lien, écœure-moi pas avec le bar rayé, es-tu fifi pour me dire que je devrais manger moins de viande et… Et manifeste pas, l’jeune !

D’où mes doutes : le défi climatique est « civilisationnel », il nécessite des ajustements incroyablement complexes dans l’organisation de la société humaine. Mais je crains que ceux qui sont vraiment prêts à mettre le papier de Popsicle dans la poubelle ne fassent pas le poids devant le capital politique de l’inertie de ceux qui sont incapables de tenir ledit emballage de Popsicle jusqu’à la prochaine poubelle…

Parlant de poubelles, chez moi, le camion de vidanges passe le vendredi. Le vendredi matin.

J’arrive chez nous vers 19 h.

(Avis aux voleurs : mon berger allemand jappe plus fort encore que le système d’alarme.)

Hier, j’arrive chez moi, et ça fait donc évidemment sept, huit heures que ma poubelle Rubbermaid noire trône sur le trottoir, vide, vide et triste, vide et surtout sans couvercle…

Je suis arrivé à la maison, et qu’est-ce qu’il y avait au fond de ma poubelle ?

Un petit sac de marde de chien.

Après avoir ramassé les besoins de son Fido, quelqu’un a vu ma poubelle laissée sans surveillance et a jugé correct, acceptable, éthique, convenable et recevable de juste larguer les excréments de SON animal dans MA poubelle, plutôt que de s’en débarrasser lui-même. Parce que tsé, la marde, ça pue. Aussi bien qu’elle pue chez le voisin…

Ce petit sac de merde, dans le fond de ma poubelle : une métaphore de la force d’inertie des paresses et des égoïsmes qui nous tuent à feu doux.

Sinon, le blackface, han, quelle histoire…

Oui, oui, il fallait en parler, du blackface à Trudeau.

J’aurais juste aimé que cette semaine, on parle un peu moins de blackface et un peu plus des oiseaux qui disparaissent.

> Lisez l’article sur la mortalité des oiseaux