(Québec) Les Mohawks de Kahnawake demandent à Ottawa de rejeter le projet d’agrandissement du port de Québec et revendiquent des droits ancestraux sur le fleuve Saint-Laurent, de son embouchure jusqu’aux Grands Lacs.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Dans une lettre d’une vingtaine de pages adressée à l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC), le Conseil mohawk de Kahnawake tire à boulets rouges sur le projet tel qu’il est présenté. L’avis des Mohawks n’est pas à prendre à la légère, car le port de Québec se situe sur leur territoire ancestral, font-ils valoir.

« Ce n’est pas une question “autochtones contre non-autochtones” », explique en entrevue l’un des chefs du Conseil mohawk de Kahnawake, Ross Montour, auteur de la lettre.

« C’est une position que l’on prend pour tout le monde et pour l’environnement. Tout ne se résume pas à l’argent et au commerce, continue-t-il. Nous avons la responsabilité de prendre cette position, même si ça ne va pas nécessairement mettre un frein au projet. »

L’Administration portuaire de Québec (APQ) veut bâtir un terminal de conteneurs en eaux profondes au large de Beauport. Le projet « Laurentia » doit créer 500 emplois directs dans sa phase d’opération, assure l’APQ. Il s’agit d’un projet de 775 millions.

Mais les nouvelles installations se trouvent dans l’habitat essentiel du bar rayé, une espèce en voie de disparition dans le Saint-Laurent. L’axe envisagé pour construire le troisième lien, projet cher au gouvernement du Québec, passe aussi dans l’habitat du bar rayé, comme l’a révélé jeudi La Presse.

Les Mohawks s’inquiètent des impacts d’un nouveau terminal de conteneurs sur la santé des poissons et du fleuve. Ils expliquent qu’ils ne peuvent approuver le projet parce que le processus d’évaluation ne prend en compte que les impacts près de Québec.

Or, disent-ils, ce nouveau terminal pourrait avoir des impacts jusque chez eux, notamment sur le poisson qu’ils pêchent près de Montréal.

Dans leur lettre à l’AEIC, les Mohawks expliquent qu’ils jouaient le rôle au sein de la Confédération iroquoise de « gardiens de la Porte de l’Est », soit l’embouchure du Saint-Laurent. C’est pourquoi, disent-ils, ils prennent très au sérieux leur participation au processus d’évaluation environnementale fédéral en cours.

Ils exigent que l’évaluation se penche sur l’impact cumulatif d’autres projets portuaires à l’étude au Québec, notamment à Contrecœur et à Saguenay. À défaut de quoi ils s’opposent à la construction d’un nouveau terminal.

Par respect pour le processus environnemental, l’Administration portuaire de Québec n’a pas voulu commenter la position mohawk.

Nos échanges se poursuivent avec eux, de même qu’avec l’ensemble des parties prenantes dans le processus.

Marie-Andrée Blanchet, porte-parole de l’APQ

Une revendication qui fait débat

Même si Kahnawake se trouve à plus de 200 km du projet, les Mohawks font valoir qu’il s’agit de leur territoire ancestral. « Le Saint-Laurent est une part intégrale du territoire mohawk et l’a été depuis des temps immémoriaux », peut-on lire dans la lettre transmise à Ottawa.

Cette revendication, tout comme celle sur l’île de Montréal, fait débat dans les cercles d’historiens et d’archéologues. Les Mohawks disent être les descendants des Iroquoiens du Saint-Laurent rencontrés par Jacques Cartier en 1535, mais mystérieusement disparus un siècle plus tard.

Ces Iroquoiens du Saint-Laurent fréquentaient le fleuve. Des sites archéologiques l’attestent autour de Québec.

« Le débat est ouvert sur cette question, précise Denys Delâge, professeur émérite à l’Université Laval et expert des questions autochtones. Les Mohawks ont certains arguments en leur faveur. Mais plus d’éléments laissent croire qu’ils ne sont pas le même groupe, mais deux groupes distincts. »

Les Hurons veulent une évaluation globale

Plusieurs autres nations autochtones participent à l’étude d’impact fédérale. Pour l’instant, la prise de position des Mohawks est la plus critique.

Les Hurons-Wendats, qui habitent à quelques kilomètres de l’éventuel terminal, s’apprêtent eux aussi à déposer leurs commentaires auprès de l’AEIC.

« Ce que les Mohawks pensent, ils ont le droit de le penser », dit Louis Lesage, directeur du bureau territorial de la nation huronne-wendate, laquelle revendique aussi une filiation avec les Iroquoiens du Saint-Laurent.

Mais je veux souligner que les gens du port de Québec nous impliquent depuis le début, notamment dans les inventaires de poissons. Ils peuvent être cités de manière exemplaire.

Louis Lesage, directeur du bureau territorial de la nation huronne-wendate

Hurons et Mohawks s’entendent sur au moins un point : ils demandent que l’étude d’impact englobe les effets du projet sur l’ensemble du Saint-Laurent et prenne en compte les autres projets de développement portuaire dans le fleuve.

Si Ottawa accède à cette demande, le processus sera beaucoup plus complexe. Déjà, l’évaluation environnementale fédérale sur le projet Laurentia dure depuis 2015.

Le projet n’a pas que des critiques, mais jouit aussi de plusieurs appuis, dont celui du maire de Québec, Régis Labeaume. Le gouvernement Legault s’est aussi exprimé en sa faveur. En mai dernier, le ministre des Transports du Québec, François Bonnardel, avait parlé d’une « très bonne nouvelle pour l’ensemble du Québec ».