D’entrée de jeu, difficile de ne pas être en faveur de toutes les approches néo-biologiques mises de plus en plus de l’avant en agriculture, au Québec, pour éviter d’avoir à utiliser des pesticides.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Mes collègues ont brillamment raconté plusieurs de ces percées ces derniers jours dans La Presse.

Des cultivateurs d’oignons qui envoient des mouches stériles dans leurs champs pour contrecarrer les processus de reproduction du principal ravageur de leurs cultures.

Des micro-guêpes qui mangent des embryons de pyrale du maïs, le grand mal de tête des producteurs de blé d’Inde.

Des acariens qui s’entretuent sur des feuilles de haricots.

Des papillons dont la vie sexuelle est totalement chamboulée par l’installation dans les vergers de diffuseurs de phéromones, ces substances chimiques qui permettent aux insectes de communiquer entre eux. Résultats : les papillons ne savent plus quand et avec qui s’accoupler. Comme le dit un pomiculteur : « Pas d’accouplement, pas d’œufs, pas de larves, pas de dommages. » Le tout est joliment appelé « La confusion sexuelle des papillons ». On dirait un titre de film indépendant.

Bref, au lieu de tuer ou de neutraliser les insectes avec des produits chimiques qui causent ensuite aussi du tort à l’environnement, notamment aux autres insectes cruciaux comme les abeilles et aux cours d’eau et potentiellement aux humains, on trouve des techniques plus subtiles pour faire dérailler la vie et la multiplication des ravageurs.

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Donc, oui à tout ça, bravo, difficile d’être contre.

Je préfère de loin une guerre civile chez les acariens ou des papillons esseulés et des mouches sans parties de jambes en l’air, que du chlorpyrifos sur mon chou.

Mais que pensez-vous de jouer avec la nature ?

Vous ai-je raconté l’histoire d’une de mes amies, dans Lanaudière, qui a un jour embauché un trappeur à cause d’un problème de castors autour de son lac ? Ils coupaient tous les arbres. Elle lui a demandé de les emmener ailleurs. Le trappeur a été tellement efficace que trop de barrages ont perdu leurs constructeurs. Résultat : son lac a commencé à se vider ! 

Bref, il suffit que toutes les larves qu’on n’aime pas pour x ou y raison disparaissent pour que, soudainement, on constate peut-être qu’elles jouaient aussi leur rôle dans l’écosystème.

Évidemment, tous les chercheurs qui travaillent sur ces projets ont des codes d’éthique clairs à respecter, sont bien conscients de ces enjeux et, j’insiste, le fait qu’ils cherchent une solution sans pesticide à nos problèmes est éminemment louable.

Cela dit, autre question.

Ne trouvez-vous pas que nous sommes ici devant une problématique typique de notre époque ? On s’interroge longuement sur le caractère éthique et sécuritaire de nos solutions, mais peu sur les causes du problème.

Il y a la même chose en médecine.

La prévention est le parent pauvre de nos interventions.

Pourtant, on sait tous en médecine comme en agriculture que, souvent, l’intervention en amont est moins chère et plus efficace que le remède après coup.

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Les besoins en pesticides tout comme les besoins en engrais costauds ne sortent pas de nulle part. Ils sont liés à la façon dont on a organisé, structuré, l’agriculture depuis 60 ans.

En mettant de côté tous les mécanismes d’autorégulation prévus par la nature, par l’entremise de la biodiversité, la monoculture fait partie du problème des insecticides. Tout comme les engrais chimiques, d’ailleurs, qui dopent les plantes et, ce faisant, les rendent aussi plus vulnérables aux insectes prédateurs qui s’en régalent.

C’est la monoculture qui fait qu’on a besoin de méthodes radicales, faciles à utiliser sur de grandes surfaces, qui ratissent large, pour gérer les insectes.

En agriculture, quand on travaille sur des surfaces plus petites, dans des potagers ou des fermes où on cultive plusieurs variétés de plantes, il est réaliste d’utiliser des barrières physiques contre les insectes. Des filets, notamment.

Il est aussi réaliste de varier les cultures pour que les écosystèmes s’autogèrent le plus possible et empêchent les infestations d’une sorte d’insecte en particulier.

Il est aussi réaliste d’utiliser des insecticides naturels qui ne seront pas répandus en quantités pharaoniques.

Les plus petites surfaces, diversifiées, peuvent aussi attirer les oiseaux et les batraciens qui mangent les insectes. Dans toute bonne ferme biologique, on s’organise pour qu’il y ait des grenouilles, par exemple.

La monoculture s’attaque à la diversité et à la complexité, à la complémentarité des rôles dans la nature qui tient la structure en place.

(Et là, on n’a même pas commencé à parler du rôle des bactéries, qui sont dans les sols et partout et peaufinent tous ces mécanismes de travail d’équipe qui sous-tendent la pérennité des écosystèmes.)

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Donc, oui à tout ce qui nous aide à diminuer l’utilisation des pesticides.

Mais en plus de soigner les symptômes de nos problèmes agricoles, il faut commencer à essayer sérieusement d’en comprendre les causes et les mécanismes.