Le célèbre homme de hockey et d’affaires s'est fixé l'objectif d’amasser 5 millions dans un fonds permanent destiné aux athlètes. Il y a lui même versé 400 000 $. Serge Savard est notre personnalité de la semaine.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Rencontrer Serge Savard, c’est comme rencontrer en chair et en os un grand pan de l’histoire du Québec depuis la fin de la Seconde Guerre.

L’ancien joueur de hockey est né en janvier 1946. Autrement dit, le mois numéro un d’une nouvelle ère. Celle des baby-boomers, marquée par des changements économiques, politiques et culturels majeurs qui ont transformé la société.

Dans l’Abitibi où il a passé sa tendre enfance, à Landrienne, près d’Amos, il a d’abord vu la Grande Noirceur, une période qu’il n’aime pas entendre appeler ainsi, puisque les années 50 au Québec, c’était aussi, dit-il, une grande période de développement économique. C’était pour lui l’époque du hockey avec les copains sur les étangs glacés et de la radio pour écouter les exploits de ses idoles, comme Maurice Richard.

Il a vu la vie à Montréal où il a été pensionnaire dans les années 50, avant de retourner en Abitibi, où il a été recruté par un dépisteur à 15 ans. Il y a eu les débuts chez les juniors, puis chez les pros. Il a été embauché par le Canadien en 1966. 

Pendant ce temps, la Révolution tranquille se déroulait. La société se transformait. Il s’est même laissé pousser les cheveux à un moment. « Mais j’étais tout le temps deux ans après tout le monde avec les modes. » En 1972, il est allé jouer au hockey en Russie devant Brejnev à une époque où le rideau de fer fermait les horizons.

La plus belle expérience sportive de ma carrière.

Serge Savard

Dans les années 80, il a appuyé les conservateurs de Brian Mulroney, a applaudi la création de la TPS et l’arrivée du traité de libre-échange pour relancer l’économie.

À travers tout cela, il a gagné 10 Coupes Stanley, à titre de joueur avec le CH de 1966 à 1981 et ensuite comme directeur général en 1986 et 1993.

Il a vu le hockey se transformer, se commercialiser, des joueurs arriver de partout, les femmes arriver aussi dans ce monde exclusivement masculin. Il était au match des Jeux olympiques de 2010, à Vancouver, quand les Canadiennes ont gagné l’or. « C’est du bon hockey. Moins rapide, mais il n’y a pas de violence et il y a plus de jeux de passes. »

Aujourd’hui, avec ses petits-enfants, sa maison en Caroline du Sud, ses prothèses aux deux genoux qui lui ont redonné une qualité de vie mais l’obligent à s’entraîner dans l’eau, ce qu’il aime bien, il poursuit son chemin dans un monde qu’il a vu beaucoup changer, en rouspétant un peu quand une femme paie son café.

« C’est la première fois », affirme-t-il au caissier. 

Les tatouages omniprésents dans l’univers de 2019 ne le dérangent pas autant que les anneaux dans le nez. « Je ne comprends pas ça. »

Il s’étonne des longues barbes des joueurs d’aujourd’hui et me rappelle l’époque où les hockeyeurs du CH devaient absolument porter le chapeau l’hiver — « on nous les donnait » — et la cravate quand ils se déplaçaient. La mentalité du club était stricte, à l’ancienne.

« C’est peut-être pour ça qu’on gagnait », laisse-t-il tomber.

Un fonds pour les athlètes

Serge Savard a été choisi personnalité de la semaine parce que le grand joueur et homme d’affaires a décidé de consacrer temps et énergie à un nouveau projet : un fonds permanent, au sein de la Fondation de l’Université de Sherbrooke, destiné aux athlètes.

Pourquoi cette université, qui lui a décerné un doctorat honorifique il y a deux ans ? « Moi qui n’ai pas fini mon secondaire ! », remarque-t-il en riant. Parce qu’il a de bons liens avec la direction, de l’appui, parce que c’est une bonne université qui doit concurrencer l’Université Laval et l’Université de Montréal. Un bon défi.

Son but est d’amasser 5 millions pour ce fonds. Grâce notamment à un tournoi de golf — il y en aura d’autres, il aime pratiquer ce sport même s’il ne se trouve pas bon —, il a déjà trouvé 1,4 million, dont 400 000 $ provenant de son portefeuille. Le but de ce fonds : aider les étudiants qui sont aussi dans des programmes athlétiques de haut niveau. Avec cette aide, ils n’auront pas, en plus, à travailler pour financer leurs études.

Serge Savard n’en est pas à ses premiers efforts pour aider les jeunes. C’est lui qui a fondé la Ligue collégiale AAA, un circuit de haut niveau sans violence, pour permettre aux jeunes joueurs de hockey d’évoluer ailleurs que dans les circuits traditionnels. Aujourd’hui, il trouve qu’il y a encore « un énorme travail à faire ». 

Pour aider les jeunes à faire du sport. Mais pas juste les meilleurs. Pour trouver des solutions pour tout le monde. 

Si vous voulez en savoir plus sur l’ancien défenseur du Canadien, qui a passé 33 ans au sein de cette organisation, sa biographie, Canadien jusqu’au bout, est publiée chez KO Éditions. Rédigé par le collègue Philippe Cantin, le livre paraît le 9 octobre.

Serge Savard en quelques choix

Un film :
Le parrain de Francis Ford Coppola

Un livre :
« J’adore les biographies, notamment celles d’hommes politiques, et j’en ai lu des dizaines. Mais là, je vais dire Sapiens – Une brève histoire de l’humanité par Yuval Noah Harari. »

Une série télé :
The Crown

Un personnage historique :
Abraham Lincoln

Un personnage contemporain :
Brian Mulroney

Une citation :
« Nos bras meurtris vous tendent le flambeau. À vous de le porter très haut. » Une phrase inscrite depuis toujours sur le mur dans le vestiaire du Canadien de Montréal. « C’est la tradition. »

Une cause :
Serge Savard n’est pas du genre à descendre dans la rue pour manifester, mais pour lui, trois causes doivent être défendues : l’accès à la santé, l’accès à l’éducation et la lutte contre la pauvreté, afin que les écarts ne se creusent pas comme aux États-Unis. « J’ai participé à des collectes de fonds pour à peu près tous les hôpitaux », dit-il. « On a un très bon système de santé, on n’apprécie pas assez ça, dit-il. Et chaque jour, chaque personne devrait se demander : “Est-ce que je peux aider quelqu’un ?” »