Cinquante-neuf ans plus tard, le téléphone a sonné chez François Godbout. C’était Robert Bédard, légende du sport québécois, ex-champion canadien de tennis.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

« Es-tu en forme ? a demandé l’octogénaire.

— Pas si mal », a répondu l’autre octogénaire.

Bédard cherchait un partenaire pour le double au Championnat canadien de tennis. Godbout, lui-même un des meilleurs joueurs canadiens au tournant des années 60, avait déjà été partenaire de Bédard aux Jeux panaméricains en 1959.

« Je n’ai pas pris une goutte d’alcool pendant six semaines », me dit François Godbout. Il a toujours joué même après sa retraite de joueur sur la scène internationale. Mais entre amis, dans des ligues locales. Cette fois, c’était du sérieux ! Bédard, qui aura 89 ans la semaine prochaine, joue pour gagner comme à 20 ans.

« Je me suis mis à l’entraînement : étirements, musculation… les jambes ! C’est incroyable ce qu’on perd comme muscles si on ne fait rien. »

Déjà champion canadien en simple chez les 80 ans et plus, Bédard tenait au titre en double. D’autant que le championnat avait lieu à Montréal. Et ils l’ont décroché.

PHOTO FOURNIE PAR FRANÇOIS GODBOUT

François Godbout et Robert Bédard en janvier 2018

Ça, c’était l’an dernier. Les deux champions ont remis ça cette année, à Toronto la semaine dernière, au vénérable Toronto Lawn Tennis Club, site de plusieurs Coupes Davis.

En entrant dans le vestiaire, stupéfaction : quatre immenses photos d’époque encadrées. On y voyait Rod Laver, deux autres gloires australiennes des années 60… Et François Godbout, raquette en bois, à la poursuite d’une balle qui n’avait aucune chance.

Pourquoi lui ? Certes, il a atteint le deuxième rang du tennis canadien, mais… à côté de Rod Laver ?

Un inconnu entre dans le vestiaire. Encore sous le choc, Godbout l’interpelle.

« Hé ! C’est ma photo sur le mur ! »

L’homme étudie les photos scrupuleusement une à une, transportant son regard du visage de Godbout à ceux des anciens joueurs en noir et blanc.

« Euh… C’est laquelle ? »

« Alors, à ceux qui me disent que je n’ai pas changé ou que je ne fais pas mon âge, je réponds : mon œil ! »

Plus tard, il aperçoit une vieille dame qu’il croit reconnaître.

« Pardon, vous appelez-vous Inge ?

— François ! Quel plaisir ! »

C’était bien Inge Weber, 83 ans, une des meilleures au Canada jadis, que François n’avait pas vue depuis… ouf, 60 ans ? Elle est maintenant championne canadienne des 80 ans et plus. Et elle au moins trouvait qu’il n’avait pas tant changé…

« Veux-tu échanger quelques balles ? », lui demande la championne.

Et pourquoi pas ? Ça fera un bon échauffement.

« Au bout de 30 minutes, j’étais complètement asphyxié ! Elle envoyait toutes ses balles à deux, trois pouces de la ligne de fond, c’était de toute beauté, elle m’a complètement épuisé. »

Hélas, le duo Bédard-Godbout n’a pu conserver son titre. Dimanche matin, Bédard a perdu en simple dans un match de 2 heures 45 minutes. Et pas parce qu’il joue au ralenti. « Il est extraordinaire, il faut le voir courir, il ne rate pas une balle ! »

Deux heures plus tard, ils jouaient le double contre des jeunes de 80 ans. « C’est pas bon, être le favori… On aurait pu gagner si j’avais mieux joué. Quand on joue dans une ligue de garage, on oublie tout le côté psychologique de la compétition. C’est une épreuve mentale. Ça ne s’improvise pas. Il faut attaquer la première balle ! »

Si les coups arrivent moins vite, la rage de vaincre est intacte.

« Ça va un peu mieux, dit-il sans conviction. Je commence à relativiser… C’est une blessure à l’orgueil, surtout. »

***

Les compétitions sportives de vétérans sont une tendance en croissance fulgurante. Athlétisme, tennis, cyclisme… Des « séniors » de 80, 85, 90, 95 ans s’affrontent dans des championnats nationaux, internationaux très sérieux, courent après les records et les médailles.

Ce ne sont généralement pas d’anciens athlètes de haut niveau, mais de bons amateurs venus à la compétition sur le tard… ou qui ont attendu la retraite des autres. Les Robert Bédard, François Godbout ou Inge Weber sont donc l’exception. Quand on a atteint les sommets, quand la pratique intensive d’une discipline a usé le corps, les champions restent rarement en piste.

« Un fabricant d’orthèses ferait fortune dans ces tournois-là. Personne n’a pas un genou, une cheville, un coude mal en point, dit-il en riant. Les articulations en prennent pour leur rhume ! Moi, j’ai une hanche artificielle. » (Inge Weber, deux…)

Le tennis des octogénaires connaît les mêmes règles, mais la tactique est légèrement différente.

« Chez les professionnels, le lob est un coup très risqué, on peut se faire répondre par un smash. Mais chez les 80 ans et plus, au contraire, vu qu’on saute moins haut, le lob est un coup mortel ! L’amorti aussi ! »

***

Il y avait en face de chez les Godbout, à Waterloo dans les années 40, deux terrains de tennis municipaux en terre battue.

« Je suis tombé en amour avec le tennis à 5 ou 6 ans, juste à regarder les autres jouer. J’étais trop jeune, je n’avais pas le droit de jouer. De chez moi, je ne voyais pas le court. Mais j’entendais les coups sur les balles. Et juste au son, le rythme, la puissance, je savais qu’il y avait des bons joueurs et j’accourais pour les admirer. Je ne regardais pas la partie, je regardais les coups. Comment ils étaient frappés. Le coup droit de Mme Norris. Le revers de tel autre. »

« J’avais trouvé une vieille raquette dans le garage, et j’allais essayer de faire le coup droit de Mme Norris sur le mur de la maison. L’entrée de garage asphaltée, c’était la surface dure du US Open. Le côté gazonné de la maison, c’était Wimbledon… Je jouais des heures, chaque été. Jusqu’à ce qu’on me laisse jouer. Mon rêve, alors, c’était de faire l’équipe inter-cité de Waterloo, de jouer contre Magog, Drummondville, Saint-Hyacinthe, des villes dix fois plus grosses que Waterloo, mais auxquelles on tenait tête. »

Il a légèrement dépassé les limites de la région, pour se rendre au vrai US Open, où il a notamment battu un certain Arthur Ashe débutant. Trois fois il a joué à Wimbledon.

« La première fois, je me suis présenté au vestiaire. Le préposé m’a dit : “Vous n’êtes pas sur la liste.” J’étais sous le choc, mais en même temps, j’avais l’impression de vivre un rêve, c’était normal qu’on me dise : “Vous n’avez rien à faire ici…” »

« Avez-vous essayé le vestiaire numéro deux ? », a demandé le préposé.

Loin de l’action, comme dans un champ, le vestiaire numéro 2 était le rendez-vous des sans-grade. Des étagères et des crochets servaient à fourguer ses vêtements.

La deuxième fois, François Godbout connaissait son rang. Il s’est présenté directement au vestiaire numéro deux.

La troisième fois, le préposé du vestiaire numéro deux lui a dit : « Votre nom n’est pas sur la liste… Avez-vous essayé le vestiaire numéro 1 ? »

Oh…

Là, des bains, une télévision (rareté à l’époque), d’immenses casiers, des portes de bois de belles essences, des serviettes épaisses et soyeuses.

« Je suis entré dans le Saint des Saints. Toutes mes idoles étaient là. Je les épiais, j’écoutais les conversations. »

***

L’association de Bédard et Godbout a commencé dans la controverse en 1959. Bédard jouait en double depuis des années avec Don Fontana, joueur bien établi. Mais les performances récentes du jeune Godbout avaient décidé le capitaine de l’équipe à modifier les duos et à placer Godbout avec Bédard. Fontana était furieux. Et même la femme de Bédard avait reproché à son mari d’avoir laissé faire cet affront à son vieux partenaire.

PHOTO FOURNIE PAR FRANÇOIS GODBOUT

Article de journal sur François Godbout
et Robert Bédard en août 1965

« C’est sûr que Bédard avait été consulté, me dit Godbout 60 ans plus tard.

— Comment ? Vous ne le lui avez pas encore demandé ? !

— Je ne sais pas pourquoi. Pudeur, respect… Je me disais que j’allais lui demander après notre victoire dimanche… Mais on a perdu. »

Godbout a écrit à son partenaire cette semaine. Même si on n’a pas le titre national, on peut s’inscrire au championnat du monde, qui se tient fin septembre en Croatie.

Le vieux champion déchu a répondu à son vieil ami, entre un examen médical et des soins pour sa femme. L’enthousiasme n’y est pas, après ces résultats « non merveilleux », qui l’ont « découragé ».

« Comment se fait-il que j’aie tout perdu en si peu de temps ? »

Mais… pour finir, Bédard conclut sa lettre en disant : On remet ça l’an prochain à Vancouver. On va le reconquérir, ce titre.

***

Il renoue avec ses années de tennis, avec sa jeunesse, son enfance. « Mais ce n’est pas de la nostalgie », affirme Godbout, qui a fait carrière comme avocat, puis comme juge à la Jeunesse. « Ma vie a changé avec ça. Je suis d’abord chanceux d’être en santé. C’est un cadeau de la vie. Mais si je veux jouir de la vie, je suis responsable de mon corps. Tout disparaît tellement vite. L’activité, c’est la réponse au vieillissement. C’est une lutte quotidienne ! Tu ne peux pas te laisser aller longtemps. Et puis, le tennis, ç’a été pour moi, qui suis enfant unique, une vraie famille. J’ai été l’enfant, maintenant je suis le grand-père.

— On peut s’améliorer à 81 ans ? Sur quoi on travaille ? »

Il me regarde gravement, sans dire un mot. Il se touche le crâne du doigt. Le mental…

« Mais un peu le service. Oui, je vais travailler mon service. Les retours aussi. Et les sauts ! »

***

L’entrevue durait depuis près de deux heures et François Godbout n’avait encore cité ni Chateaubriand ni aucun grand personnage. Ce n’était pas normal, mais je n’osais pas lui en faire la remarque. Chez certains, les citations sont une manie, sinon un tic. Ils en ont une petite réserve vite épuisée. Chez Godbout, c’est un art. Elles ne sortent pas d’un recueil de bons mots, mais des profondeurs de ses lectures. Il vous les offre avec une sorte de délectation, de malice, en vérité. Son art consiste à faire apparaître dans la conversation une ancienne phrase et à la faire paraître indispensable, comme si sans elle tout ce qui venait d’être dit ou allait se dire non seulement serait fade, mais perdrait son sens.

Rousseau vint à la rescousse in extremis.

« Tu me permettras de citer ce cher Jean-Jacques : “Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit.” »

Et là-dessus, le vice-champion canadien se leva, mais pas trop vite. Il héberge son petit-fils qui commence son cégep, et à part son service, il doit apparemment mieux maîtriser le vol-au-vent au poulet. Ça aussi, ça fait vivre François Godbout.