Aurelio Franco est un comptable agréé qui travaille à son compte, dans sa maison d’Outremont, où il s’occupe aussi de ses enfants à temps plein. Mais dans la vie, il a une autre passion : le jardinage. Et, plus particulièrement, les arbres fruitiers.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Dans le jardin de sa demeure d’Outremont, il a planté des cerisiers, des figuiers, des poiriers, des pommiers, des pruniers, et il fait pousser des framboises et même des kiwis !

Pour ses poires et ses pommes, il a décidé d’installer de petits arbres attachés en espaliers, histoire de limiter leur croissance. Et il les a mis devant sa maison. Or, ça tombe sur la partie du terrain qui appartient à la Ville. La fameuse « emprise ».

Au début de l’année, en plein hiver, on lui a dit qu’il devait déplacer ses arbres. Plainte du voisinage. À cause de la neige, ça ne s’est pas fait tout de suite, et pour toutes sortes de raisons, le dossier a traîné en longueur. Mais on lui a rappelé encore récemment cette obligation.

Comme la Ville de La Prairie l’a fait avec le potager de Lise Bissonnette vendredi dernier, lui aussi installé sur une bande de terrain appartenant à la Ville, on lui a demandé de planter son rêve d’agriculture urbaine ailleurs.

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Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer quelle mouche a piqué ces fonctionnaires et élus pour qu’ils ratent de façon aussi spectaculaire l’occasion d’être clairvoyants ?

J’entends déjà quelques commentaires.

« Oui, bravo, les légumes et les fruits, mais le terrain de la Ville, c’est le terrain de la Ville. Ça n’appartient pas à ces citoyens. »

Eh bien, justement.

Qu’est-ce que « la Ville » ?

La Ville, c’est une communauté. C’est une entité publique.

On ne devrait pas enquiquiner les citoyens. On devrait les remercier de donner de leur temps et de leur énergie à la communauté, de bien prendre soin de ces terrains qui appartiennent à tous. De leur donner une vocation si intelligente en 2019. Surtout s’ils sont prêts à partager leurs produits en plus, comme voulait le faire Mme Bissonnette. 

En quoi un projet communautaire comme celui de cette résidante de La Prairie, qui voulait redonner au voisinage, cause préjudice à quiconque ?

Sérieusement.

J’ai entendu les mots « sécurité », « visibilité ».

Vous en connaissez beaucoup, vous, des piétons happés par les voitures à cause de choux et de plants de tomates ?

En quoi est-ce que des poires en espaliers sont un danger public ?

Allez. Un peu de gros bon sens.

Les problèmes des autorités avec les jardins en bord de rue trouvent leurs racines ailleurs.

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Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement dans la salle de réunion ou la tête de l’autorité publique où il a été décidé que ces plantations devaient être déracinées.

Mais laissez-moi lancer quelques hypothèses et réflexions.

D’abord, dans un quartier, il y a toujours des voisins qui rouspètent pour rouspéter. Peut-être croient-ils avoir raison. Peut-être voulait-on éviter une escalade. Sauf qu’une ville qui voit bien que l’agriculture urbaine est devenue une avenue de plus en plus prisée et logique peut dire que son interprétation des règlements permet aux carottes de pousser sur ses « emprises ». Ça se défend facilement. À La Prairie, la notion « d’utilité publique » aurait pu être étendue à ce jardin ouvert au voisinage. 

Cela dit, peut-être que les élus ne croient pas à l’agriculture urbaine. Qu’ils préfèrent le gazon et les stationnements.

Il faudrait alors que les années 70 les rappellent à l’usine. Pour des raisons autant écologiques que pratico-pratiques, il est maintenant démontré que le gazon ad nauseam n’est plus un choix automatiquement rationnel. Le gazon demande beaucoup d’eau, souvent des fertilisants, et a été longtemps manucuré aux herbicides. Et à part d’avoir l’air d’une jolie moquette verte, une fois coupé – souvent par des tondeuses à essence ! –, il ne participe pas à la diversité des écosystèmes et ne se compare pas, en utilité, à un potager. Même les mauvaises herbes sont plus enrichissantes. Au moins, on peut manger des pissenlits et de l’oseille sauvage ou du pourpier.

Je ne veux pas dire ici qu’on devrait tous arracher collectivement nos pelouses, mais simplement dire que ce n’est pas un intouchable.

Si quelqu’un vous dit qu’il veut remplacer son gazon par des légumes, c’est, au départ, une idée à célébrer. 

Ensuite, je dirais qu’il y a tous ces gens, résidants, élus, fonctionnaires, peu importe, qui n’aiment pas le changement. Ils sont partout.

Je suis convaincue que certains regardaient le parterre de La Prairie ou voient aujourd’hui les arbres de M. Franco et trouvent ça bizarre. Pas comme ailleurs. Anormal.

Anarchique.

Comme les cordes à linge, qu’on a interdites dans plusieurs villes même si c’est un choix hautement écologique, on n’aime pas ça.

Il est vraiment temps qu’on amorce un changement de culture, qu’on re-légitimise ces anciens et nouveaux désordres. 

Il est temps qu’on discute, à nos conseils municipaux, ensemble dans nos quartiers, de la nécessité de mettre de côté les visions archaïques exagérément organisées et à équerre, façon Le Corbusier, de nos espaces urbains, pour y ramener doucement, harmonieusement, de la diversité, de la vie, de la nature.