C’est un fait indéniable, sauf pour une poignée de gens qui vivent, justement, dans le déni : la planète se réchauffe. Si on ne fait rien maintenant pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, l’humanité court à la catastrophe. 

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

L’automne dernier, des centaines de scientifiques du monde entier nous ont mis en garde : il faut agir, et vite, sans quoi les conséquences du réchauffement climatique seront irréversibles.

Des actions concrètes doivent être prises. 

Des décisions politiques difficiles aussi, sans doute.

Y a-t-il un meilleur moment pour débattre de cet enjeu crucial que pendant une campagne électorale ? N’est-ce pas l’occasion rêvée d’exiger des engagements concrets de la part de ceux qui prétendent au pouvoir ?

Absolument. Pourtant, on apprenait cette semaine que les groupes écolos devront y penser à deux fois avant d’appuyer sur le bouton d’urgence climatique, cet automne. Beaucoup choisiront de se murer dans le silence. 

Tout ça, parce qu’un négationniste du climat s’est invité dans la campagne.

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« Le CO2 n’est PAS de la pollution. C’est ce qui sort de votre bouche quand vous respirez et ce qui nourrit les plantes. »

Vous souvenez-vous de ce charmant gazouillis ?

C’était en octobre 2018. À l’époque, on s’était presque demandé si un mauvais plaisantin avait piraté le compte Twitter de Maxime Bernier. Un ancien ministre des Affaires étrangères, passé à un chouïa de devenir chef du Parti conservateur du Canada, ne pouvait tout de même pas être l’auteur d’une énormité pareille !

Hélas, le député beauceron était tout ce qu’il y a de plus sérieux.

C’est écrit en toutes lettres dans sa plateforme électorale : « Malgré ce que prétend la propagande sur le réchauffement, le CO2 n’est pas un polluant. C’est un ingrédient essentiel à la vie sur Terre et nécessaire à la croissance des plantes. »

D’accord, Maxime Bernier a autant de chance d’être porté au pouvoir que de se faire frapper par la foudre, et encore.  Il n’en demeure pas moins que son déni du réchauffement climatique en fait… un enjeu partisan. 

Un enjeu que les organismes environnementaux ne pourront pas évoquer dans des campagnes publicitaires de 500 $ ou plus, durant la période électorale, à moins de s’enregistrer comme « tiers partis » auprès d’Élections Canada.

Autrement dit, puisque Maxime Bernier affirme que le réchauffement climatique n’existe pas, les groupes écolos qui voudront débattre de cet enjeu pendant la campagne seront considérés… comme ses adversaires politiques. 

Leurs campagnes pour sauver la planète seront considérées, elles, comme des publicités électorales, et ce, même si elles ne font pas mention de Maxime Bernier ou de son parti.

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Le tiers des projets de la Fondation David Suzuki est consacré au réchauffement climatique. 

« Il va falloir se taire, réduire les projets, au moment où c’est plus important que jamais de se faire entendre des électeurs et des partis politiques », se désole le directeur, Stephen Cornish.

Refroidie par la mise en garde d’Élections Canada, la Fondation veut éviter d’avoir à s’enregistrer comme tiers, ce qui mettrait en péril son statut d’organisme de bienfaisance exempté d’impôts.

Résultat ? « L’enjeu le plus important de notre époque, on va le taire durant la période électorale. »

Stephen Cornish voit dans les règles d’Élections Canada une pente glissante, où risque de s’élimer « la fibre de notre société démocratique ».

Beaucoup d’enjeux sont défendus par les groupes issus de la société civile, dit-il. « Demander à ces voix de se taire pendant la période électorale, c’est un contresens. »

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Dans sa charge contre les règles édictées par Élections Canada, la Fondation David Suzuki a gagné un allié improbable. 

Maxime Bernier.

Aussi alarmistes soient-ils, les écolos devraient avoir le droit d’acheter des publicités pour faire peur au monde pendant la campagne, soutient-il sur Twitter.

Les restrictions d’Élections Canada n’ont pas leur place « dans une société libre », écrit Maxime Bernier. Des centaines de sujets pourraient être considérés comme partisans. Des groupes faisant la promotion de pipelines pourraient être touchés, eux aussi.

Serons-nous aussi indignés à ce moment-là ?

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Le directeur général des élections, Stéphane Perrault, a tenu à dissiper hier la « confusion » qui plane sur les obligations des tiers en vertu de la Loi électorale du Canada.

D’abord, personne n’est bâillonné.

Chaque citoyen pourra discuter comme bon lui semble de réchauffement climatique – ou de tout autre enjeu – pendant la période électorale. La loi ne s’appliquera qu’aux dépenses publicitaires de 500 $ ou plus.

Ensuite, la loi est aveugle.

Elle « ne fait la distinction entre les faits et les opinions. Ce n’est pas le rôle d’Élections Canada d’établir cette distinction, même si elle peut sembler évidente », écrit M. Perrault.

Cette logique est compréhensible, voire indispensable. Personne ne souhaite qu’à Ottawa, des bureaucrates se mettent à décider si un enjeu est valable ou pas.

La loi n’est donc pas dénuée de tout bon sens.

Grâce à elle, les tiers sont forcés de produire des rapports financiers et de divulguer l’identité de leurs donateurs. 

L’idée, c’est de permettre aux Canadiens de savoir qui tente d’influencer leur vote – et avec quel argent. 

Une transparence primordiale, en cette ère où les puissances étrangères ne se gênent plus pour se mêler des élections des autres…

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Bref, cette histoire est loin d’être facile à trancher.

Élections Canada a des raisons valables d’imposer des règles strictes en ce qui concerne la publicité électorale.

En fait, le scandale est ailleurs : dans l’érosion des berges du fleuve Saint-Laurent ; dans les incendies de forêt qui ravagent l’Ouest canadien ; dans la fonte des glaciers du Grand Nord ; dans les canicules qui étouffent nos métropoles. 

Il est dans ce climat qui se réchauffe sous nos yeux, aux quatre coins du Canada.

C’est ça, l’enjeu électoral qui devrait mobiliser tous les politiciens, cet automne. Les médias et les citoyens ont la responsabilité de le leur rappeler sans relâche – avec ou sans l’aide des groupes écologistes. 

À nous de faire du climat l’enjeu incontournable de cette campagne.