Qui a dit qu’il n’y a que des mauvaises nouvelles dans les médias ? Tous les samedis cet été, nos chroniqueurs vous proposent des histoires sous le signe de l’espoir.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

C’était un jour d’été. Mais dans la vie de Jean-Paul Lebel, c’était l’hiver.

« Dans ce temps-là, je mendiais pour payer ma dose. J’étais rendu à terre. J’avais le moral et l’estime à zéro. »

Jean-Paul a perdu pied lorsque la vie l’a séparé de ses trois filles.

« Je suis tombé dans la dope. Je me suis retrouvé à la rue. J’ai tout perdu progressivement. »

Il s’est retrouvé sans emploi, sans-abri et sans espoir. Jusqu’à ce jour d’été où il a croisé Chico, un camelot qui vendait le magazine L’Itinéraire, rue Saint-Denis.

« Comment ça marche, L’Itinéraire ? »

Chico a convaincu Jean-Paul de se joindre à l’équipe de ce journal qui est comme une bouée pour tant de naufragés de la rue. Pour chaque numéro vendu à 2 $ (depuis, le prix a augmenté à 3 $), le camelot en gagne 1, lui a-t-il expliqué.

« O.K., je vais essayer. »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Jean-Paul Lebel est camelot pour le magazine L’Itinéraire.

Jean-Paul est devenu camelot. De fil en aiguille, il a compris qu’avec L’Itinéraire, il ne gagnait pas que 1 $ par numéro. Il gagnait surtout deux choses qui n’ont pas de prix : l’espoir et la dignité. « En allant à L’Itinéraire, j’ai vu qu’il y a des gens qui s’en étaient sortis. Moi qui n’y croyais même plus, j’ai vu que ça se pouvait… En plus, quand tu vends le journal, tu t’impliques dans un organisme qui vient en aide aux sans-abri. Je ne faisais pas juste bummer. C’était la petite tape dans le dos dont j’avais besoin. »

Petit à petit, Jean-Paul a réussi à se soigner, à combattre sa dépendance et à se reprendre en main. En plus d’être camelot et journaliste à L’Itinéraire, il fait aujourd’hui partie de son conseil d’administration et en est un fier ambassadeur.

Grâce à L’Itinéraire, voilà 11 ans qu’il se sent vraiment comme un homme libre.

La consommation, c’est la pire prison. Tu n’as plus de vie. Plus de liberté. Depuis que je ne consomme plus, je suis libre.

Jean-Paul Lebel

À la même époque, le hasard a mis sur sa route Julie Béliveau, une intervenante en toxicomanie qui est devenue une amie pour la vie. « Julie, c’est un ange. Elle ne m’a jamais dit d’arrêter de consommer. Mais elle était toujours là pour moi. »

Elle l’est encore, 11 ans plus tard. Elle a été témoin de ses efforts, de ses rechutes et de sa résilience. Elle a vu à quel point le chien de Jean-Paul, feu Belzébuth, fidèle compagnon de sa vie de camelot, l’a aidé à s’en sortir, en le boudant au moment opportun. « Le chien ne l’écoutait pas quand il consommait ! »

Julie, qui a grandi dans le quartier Centre-Sud, a aussi été témoin de l’effet extraordinaire qu’a eu L’Itinéraire dans le quartier. « Quand L’Itinéraire a ouvert il y a 25 ans, j’ai vraiment vu la différence. C’est vraiment un lieu où des sans-abri peuvent reconstruire leur confiance en eux, écrire, avoir une voix, avoir une parole au lieu de quémander. »

Au début, Jean-Paul était camelot, mais n’écrivait pas d’articles. Mais depuis quelque temps, en plus de continuer à vendre L’Itinéraire à l’angle des rues Saint-Denis et Émery, il s’est aussi découvert un intérêt pour le journalisme. Il a commencé en grand il y a trois ans. Sa première entrevue, il l’a faite avec nulle autre que Diane Dufresne. « J’étais jalouse ! Ils ont passé plus de 45 minutes ensemble, raconte Julie. Elle lui a donné plus de temps qu’aux autres journalistes ! »

Entre eux, le courant a passé. Diane Dufresne lui a parlé de son sentiment d’avoir été une exclue qui a eu de la chance, de son frère qui a eu une vie très difficile, de la mort de sa mère, de la créativité qui défie la mort. Et à la fin de l’entrevue, alors qu’ils avaient tous les deux les larmes aux yeux, elle a dit à Jean-Paul : « J’ai eu plus d’émotions avec vous que j’en ai eu avec les autres journalistes. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ITINÉRAIRE

Jean-Paul Lebel et Diane Dufresne

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Si Jean-Paul insiste pour dire à quel point l’amitié de Julie a été précieuse dans son parcours, son amie rappelle que cela va dans les deux sens. « Jean-Paul a tellement un grand cœur. Il a beaucoup été là pour moi aussi. Il ne passera jamais à côté de quelqu’un qui est mal pris sans rien faire. » Elle se rappelle cette fois où Jean-Paul a veillé sur un homme qui venait de se faire poignarder en pleine rue. « Il saignait abondamment. Personne ne voulait le toucher ! » Personne, sauf Jean-Paul. Ou cette autre fois encore où il a donné un coup de main à un homme handicapé qui attendait son véhicule de transport adapté qui ne venait pas, car le boulevard De Maisonneuve était bloqué à la circulation. Il s’est occupé de lui, l’a emmené à l’abri. Il a appelé les responsables du transport adapté. « Vous venez tout de suite, sinon j’alerte les médias ! »

Grâce à L’Itinéraire et avec l’aide de Julie, Jean-Paul a aussi pu renouer avec sa fille cadette qu’il n’avait pas vue depuis ses 4 ans. En 2010, alors que sa fille avait 15 ans, il l’avait d’abord retrouvée sur Facebook. « Quand j’ai vu sa photo, j’ai commencé à brailler. »

Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à ses deux filles aînées, nées d’une union précédente, avec qui il avait retissé des liens solides depuis qu’il était sorti de la rue.

Le cœur battant, Jean-Paul a envoyé un message à sa fille. Il a proposé qu’ils se rencontrent. Il a appris qu’elle était en famille d’accueil. « Elle m’a demandé de m’adresser à la travailleuse sociale de la direction de la protection de la jeunesse responsable de son dossier. » Elle ne se sentait pas prête encore à le revoir. Mais il gardait espoir.

Quatre ans plus tard, Jean-Paul était la vedette de la rubrique Zoom camelot du numéro de L’Itinéraire du 15 février 2014. À la fin de l’article consacré à son parcours inspirant, il disait qu’il était en train d’entreprendre des démarches pour revoir sa fille.

« Je lui ai envoyé un exemplaire de L’Itinéraire, des photos de ses sœurs et une lettre expliquant pourquoi je n’avais pas pu la voir durant toutes ces années. Après avoir lu l’article, elle m’a appelé. Elle était touchée que j’y parle d’elle. C’était la première fois qu’on se parlait au téléphone en 14 ans ! »

Ils ont convenu de se rencontrer, un jour de septembre à Deux-Montagnes. Le jour des retrouvailles, Jean-Paul était avec son chien Belzébuth. Il se sentait à la fois fébrile et confiant. La dernière fois qu’il avait vu sa fille, elle était une enfant. Et là, devant lui, est apparue une jeune femme de 18 ans. Il l’a serrée dans ses bras, le regard embué. Ses yeux brillent quand il en parle. « Elle est grande. Mais ça reste ma petite puce, ma petite fille. »

Ils ont passé l’après-midi ensemble. Ils ont mangé dans un casse-croûte et ont fait une longue promenade au bord du lac.

« On s’est raconté nos vies. »

Des vies semblables, finalement. Comme sa fille, Jean-Paul avait eu une enfance en montagnes russes. Né à Val-d’Or, il a grandi dans le village de Malartic, en Abitibi. Il a été envoyé en famille d’accueil à l’âge de 8 ans, après la mort de sa mère, emportée par un cancer.

Quand j’étais à l’école et que j’entendais mon nom à l’intercom, c’est parce qu’il fallait aller à l’hôpital voir ma mère. Aujourd’hui encore, quand j’entends mon nom dans un micro, je panique. Ça me ramène à ces jours tristes de mon enfance.

Jean-Paul

Il évoque avec émotion la mère de sa deuxième famille d’accueil, madame Girard. « Toute une femme. Un cœur sur deux pattes. » Il se rappelle ses gâteaux, ses desserts, son tricot. Il se rappelle surtout comment elle l’aimait même s’il lui donnait du fil à retordre. « J’ai été chanceux. Elle m’a pris sous son aile comme son enfant. Je t’en parle et j’ai le goût de pleurer… »

Son parcours ne fut pas facile pour autant. À l’école, Jean-Paul se sentait rejeté. « J’étais celui qui n’avait pas de famille. Je voulais fuir la souffrance, fuir ma réalité. J’étais un petit bum à l’école. À 8 ans, j’ai commencé à sniffer du gaz. »

« En discutant avec ma fille, qui avait aussi été confiée à une famille d’accueil, on a réalisé que l’on se ressemblait. On a ri, on a pleuré. On a appris beaucoup l’un sur l’autre. C’était chaleureux. Ça a cliqué. Elle avait peur d’être jugée. Mais j’étais mal placé pour le faire ! »

Un mois après leurs retrouvailles, le père et la fille sont allés à la pêche ensemble. « C’était la première fois qu’elle allait à la pêche. On a attrapé 13 grosses perchaudes en deux heures ! C’était malade ! Ça mordait, je n’avais jamais vu ça ! »

Jean-Paul, qui est aujourd’hui grand-père de cinq petits-enfants, a aussi organisé des retrouvailles avec ses deux autres filles et leurs enfants. « C’était magique. »

Tout ça, c’est grâce à L’Itinéraire, répète Jean-Paul, ému et reconnaissant. Son parcours est une source d’inspiration pour ceux qui, en plein été, traversent leur propre hiver.