« Écoanxiété », le terme dit tout : l’anxiété liée à l’écologie, à l’état de la planète. Ce serait un trouble de plus en plus répandu, chez de plus en plus de gens. Les changements climatiques ont des effets bien réels sur Terre et… dans nos têtes.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Geneviève Dorval fait partie des écoanxieux.

Elle a fait un coming-out à ce sujet sur Facebook il y a quelques jours. Un coming-out en forme de serment à son fils, né il y a un an. Vous pouvez lire la lettre de Geneviève Dorval, publiée sous le titre « Un enfant sur fond de fin du monde – Lettre à mon fils Léon », dans nos pages Débats.

C’est justement la naissance de Léon qui fut une illumination pour la maman de 32 ans. Léon est né le 1er août 2018. À peu près au même moment, le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) publiait un autre rapport inquiétant sur le climat…

Et avant ? Eh bien, avant, l’anthropologue de formation savait que le climat était en train de se dérégler. Mais pas avec autant d’acuité. La naissance de Léon a été une sorte de réveil.

« Nous avons décidé de faire un enfant sur fond de fin du monde, écrit-elle. Ce fut une décision douloureuse, pas entièrement éclairée et totalement biaisée par notre envie profonde d’avoir un enfant. Pour tout dire, nous ne réalisions pas la gravité de la situation quand j’étais enceinte de toi… »

Geneviève Dorval m’a envoyé sa lettre juste avant le premier anniversaire de Léon. Je reçois souvent du courrier sur les angoisses liées au climat. Mais la lettre de Geneviève avait un je ne sais quoi de particulier. 

PHOTO FOURNIE PAR GENEVIÈVE DORVAL

Geneviève Dorval et son fils Léon

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« Je n’ai jamais été anxieuse, d’ordinaire, m’a-t-elle expliqué en entrevue. Pendant mes études universitaires en anthropologie, j’ai à peine fait de l’insomnie. »

L’anxiété a commencé après la grossesse. C’est sûr qu’un accouchement, c’est intense, et j’ai vécu les quatre, cinq premiers mois difficilement. Mais après, mon anxiété avait une seule source : le climat…

Geneviève Dorval

Chaque lecture d’article sur les effets des changements climatiques la plongeait dans un état pas possible pendant quelques jours, idem pour la publication d’un énième rapport sur ce phénomène qui fait consensus chez les scientifiques spécialistes du climat.

« Je suis dans les étapes du deuil. Après le déni, il y a la colère et là, j’en suis à l’acceptation. »

Je connaissais le terme « écoanxiété », bien sûr. L’écoanxiété n’est pas une maladie répertoriée dans la grande bible des psychiatres du nom de DSM-5, mais l’American Psychological Association (APA) a énoncé en 2017 des lignes directrices bien précises pour aider les psychologues américains à traiter ce trouble bien de notre siècle.

« La recherche qualitative démontre que certaines personnes sont profondément affectées par des sentiments de perte, d’impuissance et de frustration liés à leur incapacité à faire bouger les choses dans la lutte contre les changements climatiques », selon une des nombreuses études citées par l’APA pour démystifier l’écoanxiété.

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, explique : « L’écoanxiété est un concept qui apparaît de plus en plus sur nos radars. Les troubles anxieux, c’est extrêmement répandu. Avec la dépression, c’est le trouble mental le plus répandu. L’écoanxiété est une autre manifestation du trouble anxieux. »

Les symptômes constatés et décrits par l’APA chez les gens minés par l’écoanxiété sont conformes à ceux vécus par Geneviève Dorval : pleurs, insomnie, manifestations envahissantes de l’anxiété, devant les mauvaises nouvelles qui se multiplient sur le climat.

« Quand j’en ai finalement parlé à mon chum, il m’a suggéré d’aller consulter, dit-elle. Je l’ai fait. J’ai été orientée en psychothérapie. Et parmi les conseils que j’ai reçus, il y a celui de passer à l’action, de m’impliquer. »

C’est exactement ce que Geneviève a décidé de faire : agir, s’impliquer, aller au-delà du « chaque petit geste compte », qui fut longtemps le credo environnementaliste.

« Il n’y a pas d’espoir sans action. Or, l’action individuelle, c’est fini, ça ne marche pas. Il est temps de faire des actions individuelles publiques. »

Geneviève Dorval se frotte aux idées du groupe britannique Extinction Rebellion, dont une section vient de se former à Québec. Extinction Rebellion prône le changement politique par la désobéissance civile. À Londres en 2018, des militants ont bloqué des ponts.

Le 13 juillet dernier à Montréal, 25 militants ont été arrêtés après avoir bloqué la rue Sherbrooke.

La désobéissance civile fera partie de son implication : « Je vais résister de mon mieux à la destruction du monde, écrit-elle à son Léon, par la désobéissance civile. »

Et Geneviève conclut ainsi sa lettre à son fils de 1 an : « Avec amour et rage. »

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En matière d’environnement, j’ai déjà dit mon pessimisme lié à la certitude qu’il est déjà trop tard pour réduire notre empreinte carbone, une tâche qui me semble impossible, quand on sait comment nous sommes imbriqués dans le carbone et vice-versa.

Je ne suis pas écoanxieux, contrairement à Geneviève Dorval. C’est au fond lié à un luxe hallucinant et injuste : j’habite dans un vaste pays, mieux équipé que bien d’autres pour faire face à ces changements qui dérèglent le climat. En cela, je fais partie du problème, selon la maman de Léon.

Mais tout comme je refuse d’être cynique face aux efforts de militants comme Dominic Champagne, je refuse de rire des écoanxieux qui ressentent dans leur chair la peur des changements climatiques, comme Geneviève Dorval. Je le précise, car je sais que Geneviève, dès aujourd’hui, sera ciblée par la brigade climatosceptique numérique qui fait la danse du bacon dès qu’il est question de climat dans ce journal ou ailleurs.

En cet été 2019 où juillet fut le plus chaud jamais répertorié dans le monde et où le Groenland fond littéralement, libérant des milliards de cubes d’eau dans les océans et des tonnes de méthane dans l’air, je ne vois pas comment on peut traiter Geneviève Dorval – et Greta Thunberg, disons – d’illuminée.