Multiplier les rencontres entre enfants et aînés pour faire grandir les uns et les autres. C’est le pari que prend une nouvelle garderie de Québec, qui a ouvert sur le terrain d’une résidence pour personnes âgées. La Presse s’est penchée sur cette expérience intergénérationnelle qui pourrait faire des petits, et a visité à Londres le premier foyer en Angleterre où on a tenté cette cohabitation.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Pourquoi les aînés sont-ils pratiquement invisibles dans nos sociétés occidentales ? Nolwenn Franchet s’est posé cette question en rentrant de deux ans de mission humanitaire en Guinée. « Quand on est revenus en France, ça nous a marqués. Pourquoi les aînés, on ne les voit plus ? »

Installée au Québec depuis, Mme Franchet vient d’inaugurer dans la capitale une garderie où une expérience singulière se déroule. La Villa Montessori a ouvert en janvier sur le terrain d’une résidence pour personnes âgées.

Ici, les poupons côtoient les centenaires. La garderie de 80 places est située à quelques mètres de l’entrée du CHSLD Saint-Dominique, avec ses 131 chambres.

Cette expérience intergénérationnelle vise entre autres à ouvrir les horizons des enfants.

Cultiver la compassion et l’empathie, ça passe par le fait de côtoyer la différence. Quand on côtoie un aîné en perte d’autonomie, on côtoie quelqu’un avec une différence et une fragilité.

Nolwenn Franchet

Le jour de notre visite, une éducatrice promenait les poupons dans une poussette à six places, le long d’un des sentiers du domaine que partagent enfants et aînés. Une dame de la résidence s’est approchée de la poussette, a passé la tête pour voir à l’intérieur, tout en demandant à l’éducatrice : « Il est là, Louis ? »

Louis, c’est son préféré. Louis dormait, manque de chance.

En après-midi, la garderie et le CHSLD ont organisé une activité commune : une séance de jardinage.

Axelle, Timothée, Augustin, Clémence et d’autres enfants ont débarqué sur la terrasse du CHSLD. Petit à petit, le mot s’est passé à l’intérieur. Les aînés ont commencé à arriver.

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Roland Carrier et Timothée

« Ça fait trois fois qu’on a des activités avec eux », explique Raymonde Caron-Giguère, 87 ans. « J’aime ça. J’aime mieux quand ça vit ! J’aime mieux ça que quand ça meurt… Les enfants, c’est la vie. Ils ont les yeux pétillants, ils comprennent tout ! »

Les enfants et les aînés ont saisi de petites pelles et se sont mis à planter des bégonias et des plants de poivron, sous l’œil des éducatrices et des techniciens en loisirs du Domaine Saint-Dominique. L’activité a duré une trentaine de minutes.

Claire Blondeau, 95 ans, regardait les enfants s’activer, bien assise dans un fauteuil roulant, un sourire figé au visage. « C’est le fun que les enfants soient ici. Ça me rappelle mon temps. J’ai eu quatre enfants, vous savez ? »

Transmission 

L’idée derrière la garderie Villa Montessori n’est pas nouvelle. Mme Franchet explique qu’elle s’est inspirée de ce qui se fait dans les pays scandinaves.

Selon elle, l’expérience peut être bénéfique pour les deux groupes d’âge. « Nous, on pense qu’à travers des activités dirigées, on va permettre aux aînés de transmettre quelque chose aux enfants », dit-elle.

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Nolwenn Franchet

« Ça permet à ces aînés en perte d’autonomie de contribuer encore au monde qui les entoure. Les enfants, eux, naissent avec la compassion et l’empathie en eux. On veut offrir un terreau pour permettre à ces valeurs de germer. »

Les bienfaits des relations intergénérationnelles ont été constatés dans la littérature scientifique, explique Geneviève Létourneau, gérontopsychiatre à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

« Y a-t-il une validité scientifique derrière ces interventions-là ? La réponse est oui, explique la spécialiste. Il y a des articles scientifiques, des revues de la littérature qui ont mis en évidence les bénéfices potentiels pour les enfants et aussi chez les aînés atteints de troubles neuro-cognitifs. »

Les personnes âgées en contact avec les jeunes se sentent plus utiles, voient une continuité dans leur identité, leur rôle de naguère. « On voit une amélioration de l’humeur, une diminution de l’anxiété. »

On constate chez les enfants une meilleure estime de soi, de la compassion et de meilleures aptitudes sociales.

Bâtir une relation

Mais attention avant de conclure qu’il faut généraliser ces expériences. La Dre Létourneau note que les activités intergénérationnelles doivent être structurées, au risque de créer des effets indésirables. « Ça ne peut pas être fait n’importe comment », dit-elle.

À la Villa Montessori, les activités sont organisées conjointement par les éducatrices et les techniciens en loisirs. L’idée n’est pas de faire tout et n’importe quoi, mais de bâtir tranquillement une relation entre enfants et aînés.

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Sœur Huguette et Mila

À terme, on vise deux activités par semaine, une salle commune pour pratiquer le yoga et des visites spéciales des enfants pour souligner l’anniversaire des nouveaux centenaires. Le CHSLD Saint-Dominique compte sept centenaires.

« Les aînés sont contents de côtoyer des jeunes, ils sont fiers, même. Certains ont des petits-enfants, mais plusieurs n’en ont pas », explique Odette Lafrance, technicienne en loisirs au Domaine Saint-Dominique.

« Pour l’instant, c’est une très belle expérience. »

La Presse à Londres : une singulière chute de la moyenne d’âge…

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Un groupe de jeunes enfants s’est installé dans l’enceinte de la résidence pour aînés Nightingale House. Judith Ish-Horowicz (notre photo) est la mère du projet.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Dans le jardin conçu pour les promenades tranquilles et les après-midi à somnoler, des cris d’enfants excités par un jeu transpercent le calme. Les couleurs vives des modules de jeu détonnent parmi les buissons.

Depuis septembre 2017, la résidence pour aînés Nightingale House (sud-ouest de Londres) compte des occupants qui font singulièrement chuter sa moyenne d’âge : un groupe de jeunes enfants s’est installé dans l’enceinte de l’établissement.

La mère du projet est Judith Ish-Horowicz. L’éducatrice de carrière visitait déjà la résidence de temps à autre avec les enfants d’une autre garderie qu’elle a fondée. Les résultats étaient intéressants, mais elle voulait pousser l’intégration plus loin. Résultat : un pavillon de maintenance, situé dans le fond de la cour, a été pris d’assaut par la toute nouvelle garderie Apple & Honey.

Ateliers de cuisine, heure du conte, visite de petits animaux : « Nous venons chaque jour dans la résidence et y faisons au moins une activité par jour », explique l’énergique Mme Ish-Horowicz, en papillonnant dans les corridors de Nightingale House, où elle est aussi impliquée.

Nous avons des sorties ensemble, nous partageons des repas. [Les enfants] reçoivent beaucoup plus d’attention que ce qu’ils recevraient normalement, parce qu’il y a évidemment un nombre limité d’éducatrices.

Judith Ish-Horowicz

Consultante improvisée, elle donne ses conseils à ceux qui seraient tentés de l’imiter au Québec : « Il faut avoir une relation égalitaire entre les deux parties. Il faut déterminer des objectifs clairs, il ne faut pas le faire simplement pour dire qu’on l’a fait. »

En outre, Mme Ish-Horowicz croit qu’un tel projet se développe mieux dans des établissements qui adhèrent déjà à des valeurs communautaires. Nightingale House est une résidence pour aînés juifs depuis 1894. Apple & Honey « est juive et fonctionne sur la base de valeurs juives », mais elle est ouverte à tous. Des enfants d’employés de la résidence – pour la plupart non juifs – sont parmi ses petits protégés.

« Comme si je les avais adoptés »

Une petite dizaine d’enfants forment un cercle, en plein cœur de la résidence, pour écouter l’histoire qui leur sera racontée. Des aînés, certains appuyés sur des déambulateurs, passent à quelques mètres.

Juste après, Elisabeth Poisson et Fay Garcia sont assises côte à côte dans une salle multifonctionnelle de la résidence. La première a 92 ans. La seconde (« beaucoup plus jeune », assure-t-elle en souriant), 91.

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Fay Garcia et Elisabeth Poisson

« Je n’ai pas de petits-enfants moi-même, mais c’est comme si je les avais adoptés, explique Fay Garcia. Pas seulement les enfants, mais leurs parents aussi. »

Elle passe en revue les horaires remplis que leur propose ce jumelage hors du commun. 

J’aime toutes les activités. Les enfants me donnent tant de joie, et c’est très plaisant d’apprendre à les connaître sur plusieurs semaines, plusieurs mois.

Fay Garcia

Mme Poisson, de son côté, apprécie particulièrement les moments de lecture avec les enfants, même si « certains ne se concentrent pas », dit-elle en souriant. Judith Ish-Horowicz la cite comme pilier de cette activité. « Elle semble croire que je fais quelque chose d’utile, mais je ne sais pas quoi ! », dit la vieille dame.

En visitant les étages, Judith Ish-Horowicz explique que l’établissement est considéré comme un centre d’excellence pour la démence et qu’il reçoit donc des patients atteints d’alzheimer avancé et d’autres problèmes de ce type.

La femme se remémore un épisode où une résidante « très angoissée », qui souffrait de problèmes de santé mentale, est entrée en relation avec des enfants d’Apple & Honey. « Les enfants se sont approchés d’elle et elle s’est calmée, jure l’éducatrice. Elle a retrouvé une certaine paix en interagissant avec les enfants. »

Parce que même avec ces résidants, les enfants peuvent interagir, croit Mme Ish-Horowicz. « La sensibilité et la maturité des enfants sont incroyables. Ils n’ont pas les mêmes attentes qu’envers un autre adulte. Ils peuvent le voir », explique-t-elle. « Ils savent que ces gens ont besoin d’aide… et ils aident », par exemple en ramassant un objet échappé, continue-t-elle.

« Efficace contre la solitude »

Les enfants ne sont toutefois pas sur place pour distraire, calmer ou amuser les aînés. Ils suivent leur propre programme de développement. « Mais pourquoi ne pourrions-nous pas le faire ensemble ? Ça stimule aussi les résidants… », explique Judith Ish-Horowicz.

Ses prétentions sont appuyées par une étude récente réalisée après plusieurs jours d’observation dans la résidence. Elle se concentrait sur les aînés. Son auteure a conclu que les bienfaits de la cohabitation étaient importants pour eux – et spécialement pour les résidants atteints de démence.

« Les activités intergénérationnelles mettent les résidants de bonne humeur et sont efficaces contre la solitude », a noté la Dre Ali Somers. Elles procurent aussi des « occasions de stimulation intellectuelle pour les résidants âgés, un défi que les résidences ne relèvent pas régulièrement ».

Selon la Dre Somers, le fait que le même groupe de résidants rencontre les mêmes enfants sur une longue période permet de maximiser les bienfaits de ces activités.

Or, toute bonne chose a une fin. Avec des aînés qui arrivent en résidence toujours plus vieux, grâce aux soins à domicile, les séjours raccourcissent. Et les enfants grandissent en un clin d’œil et s’en vont rapidement à l’école. Des rythmes qui s’accordent finalement assez bien, explique Judith Ish-Horowicz, qui ne rapporte pas de déchirements majeurs.

Même dans les adieux, jeunes et aînés étaient faits pour cohabiter.