Si vous roulez un tant soit peu, c’est impossible de ne pas le remarquer : les gens qui ont un œil sur la route et un œil sur leur téléphone sont très nombreux. Un fléau.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

La police explore la thèse de la distraction par téléphone pour expliquer la tragédie de la 440, lundi à Laval.

On le sait, pourtant, que diviser son attention entre la route devant nous et le téléphone dans notre main, c’est extrêmement dangereux. Ce danger est archiconnu.

Les campagnes de sensibilisation nous le rappellent, bien sûr. Mais il y a aussi l’expérience personnelle : quiconque l’a déjà fait sait à quel point on dévie rapidement de sa trajectoire…

Pourtant, tout le monde le fait, ou presque.

Un sondage américain réalisé en 2014 démontrait que 75 % des automobilistes textent en conduisant, malgré que 98 % d’entre eux connaissaient les dangers liés à cette pratique.

Pourquoi ?

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Le printemps dernier, j’ai lu un livre fascinant et inquiétant sur un accident mortel survenu en Utah en 2006. Le livre s’intitule A Deadly Wandering (1) et commence avec l’accident causé par un jeune de 19 ans, alors qu’il textait au volant.

Le livre de Matt Richtel est fascinant parce qu’il propose une exploration des mécanismes qui décortiquent « la science de l’attention » à grand renfort d’explications de biologistes, de psychologues et de neuropsychologues.

Qu’est-ce qui focalise notre attention ?

Qu’est-ce qui distrait notre attention ?

Qu’est-ce qui détourne notre attention ?

Comment, pourquoi et par quel mécanisme tordu décide-t-on, au mépris de tout bon sens, de cesser de regarder la route pour répondre à un texto ?

Les réponses offertes par les scientifiques cités dans A Deadly Wandering peuvent grossièrement se résumer à deux mots : dopamine et évolution.

La dopamine est un neurotransmetteur associé au plaisir. Elle est liée à l’évolution humaine : manger procure une décharge de dopamine, de même que faire l’amour. L’anticipation d’une rencontre sexuelle ou d’un mets délicieux déclenche une décharge de dopamine. Sniffer de la coke, jouer aux loteries vidéo déclenchent aussi de la dopamine, plus ou moins puissamment selon les individus.

Autre pusher de dopamine ?

Nos téléphones intelligents, qui nous transmettent constamment de nouvelles informations. Une nouvelle information est une source de dopamine. Donc de plaisir.

Vous remarquez que 12 personnes ont partagé votre dernière blague sur Facebook ? Squish, petit jet de dopamine au fond de votre cerveau.

Vous découvrez un GIF irrésistible, que vous êtes le premier à partager dans votre réseau ? En appuyant sur SEND, squish, un autre petit jet de dopamine.

Un texto de Marie-Ginette, votre « crush » du bureau qui accepte votre invitation à jouer au Monopoly, vendredi prochain ? Squish, squish, squish, grosses décharges de dopamine…

L’évolution humaine est liée à la dopamine. Je cite David Strayer, professeur de psychologie à l’Université de l’Utah, dans le livre : « Quand le téléphone sonne, ça déclenche un système de récompense social qui nous force à lui donner de l’attention. Ça remonte à l’époque où nous étions des chasseurs-cueilleurs, quand vous deviez être attentifs pour survivre, sinon le lion vous mangeait. C’est dans notre ADN. »

C’est un autre aspect fascinant de la « science de l’attention » expliquée par les scientifiques interviewés dans le livre A Deadly Wandering : comment des réflexes hérités de l’âge de pierre nous conditionnent encore, de nos jours…

Quand notre téléphone fait « BIP » parce qu’on vient de recevoir un texto, pourquoi sommes-nous si tentés de lire ledit texto, là, ici, tout de suite ?

Parce que jadis, prendre connaissance d’une nouvelle information pouvait signifier la différence entre la vie et la mort. Manger telle baie, ou pas. Reconnaître les traces d’un prédateur… ou pas.

Ce n’est pas pour rien, explique le journaliste Richtel, qu’on ne peut pas ne pas se retourner quand quelqu’un nous tape sur l’épaule : il y a là quelque chose comme un réflexe primitif…

Qui est là ? Un ami ? Un ennemi ?

La réponse pouvait jadis être la différence entre vivre et mourir.

Le problème, c’est que des milliers d’années plus tard, notre instinct fonctionne selon le même algorithme, même si les menaces ne sont plus les mêmes. Connaître le contenu du texto de Marie-Ginette ne vous sauvera pas la vie… Mais votre cerveau réagit à cette nouvelle information avec ses réflexes d’antan.

Alors quand votre téléphone fait BIP, là, à côté de vous, sur le siège du passager, annonçant un nouveau message alors que vous roulez à 100 km/h (OK, disons plutôt 110 km/h…) sur la 15, c’est votre cerveau d’homme/femme des cavernes qui a envie de savoir tout de suite ce qu’il y a derrière ce BIP.

C’est pourquoi on le prend, ce risque, celui de lire ce message à 110 km/h, au mépris du gros bon sens.

C’est un paradoxe glaçant : c’est notre instinct de survie qui nous met en danger. Et qui met les autres en danger.

Daniel E. Lieberman, biologiste de l’évolution à Harvard, résume bien le potentiel catastrophique de distraction incarné par le téléphone intelligent : « Nous utilisons des technologies de l’ère spatiale avec des cerveaux de l’âge de pierre. Ça peut causer des problèmes. Nos bidules nous rendent hyper sociaux. Mais nos cerveaux ne sont pas calibrés pour ça. »

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La distraction au volant, avec ou sans téléphone intelligent, est désormais la deuxième cause d’accidents mortels au Québec, après la vitesse.

Le bilan routier québécois a beau s’être amélioré de façon remarquable, il y a là une nouvelle frontière, celle de la distraction.

La sensibilisation de masse face aux dangers du cellulaire au volant a commencé il y a 15 ans. La répression, idem. Les policiers multiplient les opérations de repérage d’automobilistes qui textent au volant, en se cachant dans des autobus banalisés…

Cela est juste et bien.

Mais après avoir plongé dans les explications scientifiques sur les mécanismes de l’attention, je suis convaincu qu’on ne pourra pas compter sur la discipline des automobilistes pour cesser de texter au volant.

La solution ?

Elle est impraticable, j’en ai bien peur. Mais je ne vois rien d’autre qu’interdire la présence même d’un téléphone intelligent dans l’habitacle d’une auto.

Le simple fait d’avoir accès à son téléphone intelligent, ce pusher de dopamine, le simple fait qu’il soit à portée de main dans l’habitacle de nos véhicules est un danger mortel contre lequel notre cerveau est bien démuni.

(1) RICHTEL, Matt, A Deadly Wandering, New York, William Morrow and Company, 2017, 368 pages