Chaque année, une cinquantaine d’adeptes de moto perdent la vie sur les routes de la province. La témérité tue, mais la réalité est plus nuancée, a constaté La Presse à la suite d’une analyse inédite de plus de 500 rapports du coroner. L’inexpérience des motocyclistes leur est souvent fatale, tout comme le comportement des automobilistes.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Danger : motocyclistes inexpérimentés

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Chaque année, une cinquantaine de motocyclistes perdent la vie dans la province.

Sur le bitume, un motocycliste gît sans vie. Autour de lui, des centaines de débris de sa monture accidentée et les traces d’un freinage qui a mal fini. Pourtant, aucun autre véhicule n’est entré en collision avec le bolide.

C’est son conducteur qui en a perdu la maîtrise. Peut-être a-t-il attaqué une courbe avec trop de vitesse. Peut-être a-t-il mal calibré un freinage. N’empêche, le résultat est sans appel.

Chaque année, une cinquantaine de motocyclistes perdent la vie dans la province. Mais dans une forte proportion, ce sont ces usagers de la route qui sont responsables de l’accident qui cause leur mort, confirme une compilation inédite effectuée par La Presse.

En vue de ce dossier, nous avons épluché un peu plus de 500 rapports de coroners publiés de 2008 à 2018 à la suite d’accidents mortels impliquant au moins un motocycliste.

Dans plus de trois cas sur cinq (62,7 %), le motocycliste est identifié comme le seul responsable de l’accident. Parmi ces cas, il n’est souvent entré en collision avec aucun autre usager de la route. Un cas de figure typique est un virage mal négocié et une perte de maîtrise subséquente.

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Aux fins de l’exercice, nous avons déterminé la responsabilité du motocycliste par l’absence de facteurs extérieurs ayant mené à l’accident – le comportement d’un automobiliste ou une configuration routière à risque, par exemple.

Trois déclencheurs ont largement contribué à ces accidents aux conséquences funestes. Dans plus d’un cas sur trois (34,8 %), la vitesse est montrée du doigt, alors que plus d’une fois sur quatre (26,2 %), la consommation de drogue ou d’alcool est en cause. Ces deux facteurs sont déjà sur l’écran radar des autorités – avec l’inattention, ils trônent au sommet des causes les plus fréquentes d’accidents de voiture dans la province, confirme la Sûreté du Québec (SQ).

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Mais dans un peu moins d’un cas sur quatre (23,2 %), c’est l’inexpérience du motocycliste qui a mené à sa perte. On parle ici de conducteurs qui étaient titulaires depuis peu de leur permis délivré par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), quand ils n’étaient pas carrément en processus d’apprentissage.

Ce constat embête sérieusement Danny Marois, expert en moto à l’Association des écoles de conduite du Québec (AECQ).

Prenez les accidents où les motocyclistes ne sont pas capables de prendre un virage : ils bloquent la roue arrière et passent tout droit. Pourtant, s’ils sortent du cours de moto, ils sont censés avoir appris comment faire [cette manœuvre].

Danny Marois, expert en moto à l’Association des écoles de conduite du Québec (AECQ)

« À partir du moment où la SAAQ délivre un permis à un motocycliste, elle considère que ce motocycliste est compétent. Sur la route, on veut gagner de l’expérience, oui, mais ce n’est plus le temps d’expérimenter. On est censé savoir comment faire les choses et pratiquer ce qu’on connaît. »

« Couper les coins rond »

Au Québec, c’est la SAAQ qui définit le processus menant à l’obtention d’un permis de classe 6 afin de conduire une motocyclette.

Étapes pour obtenir un permis de conduire une motocyclette -Examen théorique -Cours de conduite obligatoire : 6 heures de théorie, 16 heures de pratique en circuit fermé et -10 heures de pratique sur route -Examen pratique en circuit fermé -Délivrance du permis d’apprenti. Pendant 11 mois, le motocycliste ne peut rouler avec un passager et doit respecter un couvre-feu -Examen pratique sur route puis délivrance du « vrai » permis Source : SAAQ

Il revient à chaque élève de trouver une école de conduite parmi les 121 qui sont certifiées par l’Association québécoise des transports (AQTR), organisme mandaté par la SAAQ. Or, les écoles offrent des formations dont les prix varient, tout comme la qualité de l’enseignement, déplore Danny Marois.

« Pour offrir un cours à bas prix, il faut que l’école coupe les coins rond », dit-il.

Par conséquent, dénonce-t-il, certaines écoles offriront un cours en circuit fermé sur un parcours identique à celui que demande la SAAQ en examen, empêchant les élèves de s’exposer à des situations plus diversifiées qu’ils sont susceptibles de vivre réellement sur la route.

En outre, en 2015, la SAAQ a retranché trois heures au corpus théorique au profit d’une bonification de l’aspect pratique. Une mesure applaudie par le public, mais qui s’est faite au détriment de la prévention abordée dans la portion théorique, souligne Danny Marois.

Il interpelle la SAAQ afin qu’elle serre la vis aux écoles qui offrent une formation insuffisante aux conducteurs sans expérience.

« Les motocyclistes doivent apprendre à travailler en fonction de leur environnement, à réagir aux imprévus, dit-il. Une fois sur la route, ils ne devraient plus être en train de se demander comment freiner ou changer les vitesses. Il est déjà trop tard. »

Mario Vaillancourt, porte-parole de la SAAQ, rappelle que si la SAAQ est responsable du contenu des cours de conduite, donc du programme d’éducation à la sécurité routière, c’est l’AQTR qui doit s’assurer sur le terrain que les exigences sont respectées. À l’AQTR, on nous a rétorqué qu’on ne faisait qu’« appliquer les exigences et demandes de la SAAQ », sans rôle décisionnel.

L’inexpérience comme préoccupation

Au cours des derniers mois, la SAAQ a formé un comité dont l’objectif est de « trouver des actions concrètes pour améliorer le bilan routier » des motos. Jusqu’ici, malgré un début de saison inquiétant, l’année 2019 n’est pas particulièrement meurtrière. N’empêche, si la tendance des dernières années se maintient, c’est une cinquantaine de motocyclistes qui mourront cette année.

Nombre de Motocyclistes victimes d’un accident mortel -2015 : 51 -2016 : 54 -2017 : 49 -2018 : 49 Source : SAAQ

Dans une démarche semblable à celle de La Presse, le comité, qui réunit la plupart des acteurs provinciaux du domaine de la motocyclette, se penche sur les accidents mortels survenus de 2013 à 2016. La Fédération motocycliste, le ministère des Transports, le Comité d’action politique motocycliste et le Conseil de l’industrie de la motocyclette et du cyclomoteur font partie de ce groupe. Les résultats de ses travaux devraient être dévoilés d’ici la fin de l’année.

Selon nos informations, l’inexpérience des conducteurs figure parmi les principaux éléments mis en lumière par ce comité. L’accès graduel aux différents types de motocyclettes fait partie des solutions qu’il compte proposer – la SAAQ a déjà ouvert la porte à cette avenue le printemps dernier.

Depuis l’année dernière, une personne titulaire d’un permis d’apprenti conducteur n’a plus besoin de rouler avec un accompagnateur jusqu’à l’obtention de son permis en bonne et due forme. Si ce changement a ses avantages – il écarte notamment la difficulté de trouver un compagnon de route –, il envoie néanmoins sur la route des motocyclistes résolument inexpérimentés, parfois au guidon de bolides qu’ils ne devraient pas pouvoir conduire, remarque Jeannot Lefebvre, président du Comité d’action politique motocycliste (CAPM), organisation qui promeut la défense des droits des motocyclistes.

Cette organisation milite depuis des années pour un accès graduel aux grosses cylindrées en fonction de l’expérience des conducteurs. L’un des buts recherchés est justement d’éloigner les motocyclistes trop verts des motos sport à haute performance.

Ces motos dites « à risque », selon M. Lefebvre, sont surreprésentées dans les accidents mortels. Faute de détails suffisants à ce sujet, La Presse n’a pas tenu compte de ce paramètre dans son enquête, mais ces bolides causeraient 25 % des pertes de vie tout en ne représentant que 3,4 % du parc de motos, toujours selon le président du CAPM.

Ce n’est pas un type de véhicule qu’on devrait pouvoir avoir comme première moto.

Jeannot Lefebvre, président du Comité d’action politique motocycliste (CAPM)

À son avis, tous les conducteurs devraient systématiquement suivre une courte formation de mise à jour dès qu’ils changent de monture. « Même pour des utilisateurs expérimentés, il faut apprendre à faire corps avec sa machine », dit-il.

Pas une affaire de jeunes

Par ailleurs, qui dit inexpérience ne veut pas dire jeunesse. Tout au contraire.

Selon les chiffres publiés par la SAAQ, les personnes âgées de 45 à 54 ans sont arrivées en tête des victimes d’un accident de moto (mortel ou non) chaque année de 2012 à 2018. Les 55-64 ans sont arrivés deuxièmes au cours des trois dernières années. Les deux tranches d’âge ont en outre dominé les victimes d’accidents mortels de 2016 à 2018.

Nombreux sont encore les titulaires d’un permis de conduire une voiture (classe 5) qui sont aussi titulaires d’un permis de classe 6, longtemps attribuée de facto. Si ces personnes n’ont jamais demandé qu’on leur retire ce privilège – et si elles ont continué à payer pour en jouir –, elles peuvent s’en prévaloir à n’importe quel moment et conduire une moto sans suivre de cours.

Selon le CAPM, il resterait quelques centaines de milliers de bénéficiaires de cette clause « grand-père », une « aberration », selon Jeannot Lefebvre.

« On espère que le gouvernement se sensibilise à ça et demande au moins une formation minimale », dit-il.

À la SAAQ, on rétorque être « sensible » à cette situation. Dans les salons de la moto, les conducteurs profitant d’un droit acquis sont invités à suivre un cours d’appoint, sans pour autant y être obligés. L’enjeu fait en outre « partie des discussions » du comité de travail sur la sécurité à moto.

Un bilan amélioré La tendance du nombre d’accidents, mortels ou non, n’est pas en hausse sur les routes du Québec. Dans son bilan de l’année 2018, la SAAQ souligne que « depuis 2006, on observe une baisse marquée du nombre d’accidentés, et ce, malgré la hausse en continu des titulaires de permis et des véhicules en circulation ». Les accidents mortels de motocyclette sont par ailleurs passés de 45 en 2012 à 49 en 2017 et 2018, alors que plus de 36 000 motos supplémentaires circulent dans la province. « Dans l’ensemble, le bilan s’améliore, notamment grâce aux formations, campagnes de publicité et interventions des policiers. Mais tant que des gens meurent sur les routes, la partie n’est pas gagnée », résume le capitaine Paul Leduc, de la SQ.

« Un véhicule, c’est comme une arme blanche »

PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Jean-François Roger-Vignola

Plus de la moitié des accidents mortels de motocyclette depuis 10 ans sont dus à une collision, le plus souvent avec une voiture. Parmi ces accidents, dans six cas sur dix, c’est le conducteur du véhicule à quatre roues qui en est responsable, en totalité ou en partie.

« On dirait que les gens ne sont pas conscients du danger qu’ils peuvent être avec un véhicule. C’est comme une arme blanche. Tu fais juste couper une moto, le motocycliste revole. Et voilà. Mort subite, comme si de rien n’était. »

Le motocycliste Jean-François Roger-Vignola l’a échappé belle au début du mois de juin, en banlieue de Québec, quand l’erreur de calcul d’un automobiliste qui l’a propulsé dans les airs aurait pu l’envoyer six pieds sous terre.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-FRANCOIS ROGER-VIGNOLA

Le motocycliste Jean-François Roger-Vignola l’a échappé belle au début du mois de juin, en banlieue de Québec.

« J’étais sur une petite route de village, à Shannon, et une auto était arrêtée en sens inverse pour tourner à gauche. Le gars pensait qu’il avait le temps de passer. Il a commencé à tourner, il était rendu dans ma voie, j’ai voulu dévier, mais il était trop tard. Son bumper m’a frappé, j’ai revolé, j’ai fait un front flip dans les airs, ma moto a glissé à droite et moi, je suis tombé au milieu du chemin. »

Jambe gauche amochée de haut en bas. Arrêt de travail. Trois jours de physiothérapie par semaine durant des mois. Moto déglinguée. Saison amputée. Vacances bousillées. Pour l’automobiliste ? Pare-chocs abîmé. Retard au parc à chiens.

Le Montréalais Michel Provençal a littéralement frôlé la mort, malgré sa conduite prudente. En juin dernier, sur la route 148 Est, près de Montebello, une voiture qui roulait en sens inverse a entièrement empiété dans sa voie. Son conducteur – que Michel a rattrapé en faisant demi-tour – lui a dit qu’il s’était assoupi au volant. Le motocycliste a eu à peine plus d’une seconde pour décider d’une manœuvre d’évitement. Il a opté pour un détour par la voie d’accotement. « Par chance, je n’ai pas roulé dans le gravier, j’aurais pu glisser et tomber », raconte-t-il au bout du fil.

Dans une saisie d’écran qu’il a fournie à La Presse, on constate que la voiture l’a évité de moins de 30 centimètres. L’automobiliste a finalement écopé d’une amende de 1000 $ pour conduite avec les facultés affaiblies par la fatigue et de 4 points d’inaptitude.

Néanmoins, Jean-François et Michel se considèrent comme « vraiment chanceux ». Ils sont encore là pour raconter leur mauvaise aventure. Une chance que n’ont pas eue Lucie Brown sur la route 224, en Montérégie, en 2009 ; André Vallières sur la route 148, dans les Laurentides, en 2016 ; Serge Desfossés sur le rang 7, dans le Centre-du-Québec, en 2011 ; et les 263 autres motocyclistes qui sont morts dans une collision depuis 10 ans.

Parmi les collisions qui ont tué 266 motocyclistes depuis 10 ans, 213 impliquaient une voiture. Les 53 autres impliquaient un camion, un autobus, un animal, etc. Dans la moitié des cas, le motocycliste n’était pas du tout responsable. Dans 12 % des cas, la responsabilité était partagée entre les deux conducteurs.

GRAPHIQUE LA PRESSE

Les rapports de coroners analysés par La Presse mettent en évidence deux situations récurrentes : le conducteur de l’autre véhicule évalue mal le temps que mettra la moto avant d’arriver à sa hauteur et tente un virage à gauche ; le conducteur de l’autre véhicule ne remarque pas la présence d’une moto.

Je t’ai vu, mais…

Adolescent, Jean-François Roger-Vignola conduisait des motocross. À 18 ans, il s’est joint à son père et à ses oncles, passionnés de deux-roues, et a acquis sa première moto. Il en a aujourd’hui 34 et a plus de 100 000 kilomètres d’expérience derrière le guidon.

« On se fait coller, on se fait couper. Il y en a qui freinent à la dernière seconde. En auto, ça va. À moto, ça ne pardonne pas. Je ne compte plus le nombre de fois dans une saison que je me fais couper la route, témoigne-t-il. C’est incroyable ! »

Ce qui choque encore plus Jean-François par rapport aux circonstances de son accident de juin dernier, c’est que l’automobiliste l’avait vu, mais qu’il avait mal calculé la distance et la vitesse de sa moto.

« Il n’y avait personne en arrière de moi. Il avait juste à attendre une fraction de seconde. On dirait que les gens ne sont jamais assez pressés. C’est une erreur de calcul qui aurait pu me coûter pas mal plus cher, déplore-t-il. Je me réjouis de ne pas être sur un lit d’hôpital, admettons. »

« Il y a beaucoup de collisions, mais il y a aussi beaucoup de blessés graves. Les gens qui s’en sortent sont vraiment chanceux. Habituellement, ce sont ceux qui tombent et qui glissent sans rien frapper, qui ont une décélération sur une longue distance », observe Pierre Bellemare, spécialiste en collision depuis plus de 30 ans.

Le reconstitutionniste retraité de la Sûreté du Québec a analysé des centaines d’accidents dans sa vie. Il explique que l’évaluation de la vitesse est beaucoup plus difficile quand il s’agit d’une moto ou d’un scooter.

« La personne prend une photographie mentale du véhicule qui s’en vient et elle analyse la distance qu’il parcourt. On ne compte pas véritablement. [Par exemple], la personne pense qu’elle a le temps parce qu’elle estime que la moto s’en vient à 50 km/h, alors qu’elle s’en vient à 70-90 km/h », explique M. Bellemare, maintenant président de L’équipe collision expert. Cette entreprise privée offre un service d’enquête en reconstitution et de la formation dans le domaine de la collision.

On voit souvent une mauvaise estimation de la vitesse quand on parle de facteur humain. L’auto est plus large, elle a deux phares. La moto, c’est juste un petit point qui s’en vient, et c’est beaucoup plus difficile d’évaluer la vitesse parce qu’on n’a qu’un seul point de regard.

Pierre Bellemare, président l’Équipe collision expert inc.

La faute de la courte saison ?

Aveuglé par le soleil, occupé à changer la musique, tout simplement distrait ou inattentif… L’autre scénario récurrent, c’est celui du conducteur qui n’a carrément pas vu la moto arriver. L’expert en collision n’est pas surpris de cette conclusion, qu’il attribue en partie à une question d’habitude.

« La moitié de l’année, on ne voit pas de motos sur nos routes, et tout d’un coup, elles apparaissent et les gens ne sont pas habitués. La moto est beaucoup plus petite, sa présence est moins évidente pour les gens et quand ils vérifient si la voie est libre, ce qu’ils cherchent, c’est une auto », fait observer M. Bellemare.

Ce manque d’attention est évoqué noir sur blanc dans des dizaines de rapports de coroners. « Lentement, le véhicule tourne à gauche. Au même moment, la victime, au volant de sa moto, s’en vient en direction opposée et n’a pas le temps de faire quelque manœuvre que ce soit […] La conductrice du SUV dit qu’elle a fait son arrêt réglementaire et qu’elle n’a jamais vu la moto qui s’en venait dans l’autre direction », peut-on lire dans le rapport du coroner J. Roger Laberge sur l’accident qui a emporté Ronald Hinton, 48 ans, en 2009 à Châteauguay.

Où on se fait piéger, c’est qu’on ne voit pas de motos durant six mois. On n’est pas habitués, on n’est pas éduqués, on n’est pas sensibilisés. On cherche une auto [dans notre champ de vision]. Et à mon avis, c’est le gros problème.

Pierre Bellemare, président de L’équipe collision expert et reconstitutionniste retraité de la Sûreté du Québec

Michel Provençal estime que pas une semaine ne passe sans qu’il sente sa vie menacée par une manœuvre dangereuse d’un automobiliste. « La plupart du temps, ce n’est pas parce qu’il ne m’a pas vu, mais qu’il n’a pas regardé comme il faut », remarque-t-il.

Même son de cloche du côté de Jeannot Lefebvre, président du Comité d’action politique motocycliste (CAPM), organisation qui défend les droits des motocyclistes.

« À un moment donné, on développe un sixième sens, on sait que la voiture va nous couper, se tasser. Ça m’arrive une fois sur deux quand je prends ma moto. On sait qu’ils ne nous regardent pas », de dire M. Lefebvre.

Les motocyclistes responsables se demandent si la mauvaise presse dont font l’objet des motocyclistes téméraires ne nuit pas à l’ensemble des usagers de la route.

« J’en ai vu un rouler comme un fou l’autre jour sur l’autoroute. J’ai dit à ma blonde : “C’est frustrant. Regarde l’image que ça donne des motos. C’est à cause du monde de même que les gens ont des mauvais commentaires” », déplore Jean-François, tout de même impatient de remonter en selle la saison prochaine.

« Beaucoup d’automobilistes ne nous considèrent pas d’égal à égal, déplore aussi Michel. Ils sont nombreux à se dire : “c’est encore un jeune qui fait de la vitesse, je n’ai pas à faire attention”. »

Soixante-six pour cent des propriétaires de motocyclettes ont plus de 45 ans. Cette catégorie d’âge représente aussi 78 % des propriétaires de grosses cylindrées (1001 cm3 et plus), selon les statistiques de 2018 de la Société de l’assurance automobile du Québec.

Sensibiliser, encore et encore

La Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) est consciente de la problématique. Pas plus tard qu’au printemps dernier, elle y a consacré tout un pan de sa campagne de sensibilisation sur la sécurité à moto.

« Automobilistes, anticipez la présence des motocyclistes et portez-leur une plus grande attention. Regardez deux fois plutôt qu’une », rappelle la SAAQ dans l’un de ses messages.

Saluant l’initiative de la SAAQ, le président du Comité d’action politique motocycliste (CAPM) aurait jugé pertinent que la campagne diffusée du 13 mai au 14 juillet s’échelonne sur toute la saison.

« C’est dommage parce qu’ils ont arrêté la campagne à la mi-juillet, alors que c’est toujours difficile pour les motocyclistes pendant les semaines de la construction. Oui, il faut sensibiliser les gens en début de saison, quand on sort la moto pour la première fois, mais c’est juillet et août qui sont les mois les plus meurtriers », a évoqué M. Lefebvre.

Le bilan 2019 fera-t-il mentir les statistiques ? À ce jour, la Sûreté du Québec a recensé 13 morts de motocyclistes en 2019 sur son territoire, dont 2 depuis le début des vacances de la construction.

L’histoire derrière 10 morts

PHOTO GIMMY DESBIENS, ARCHIVES LE QUOTIDIEN

Les causes derrière les 509 accidents mortels examinés par La Presse sont nombreuses.

Vitesse, alcool, drogue, inexpérience, inattention, distraction… Nombreuses sont les causes derrière les 509 accidents mortels examinés par La Presse. La responsabilité revient tantôt aux motocyclistes, tantôt aux autres usagers de la route. Voici 10 situations décrites par le Bureau du coroner.

Il n’avait sa moto que depuis deux mois

Mont-Tremblant, mai 2012 Jaisun Auger, 22 ans, est propriétaire de sa moto depuis deux mois. Permis d’apprenti conducteur en main, il part faire une randonnée en groupe. Deux sous-groupes se forment : l’un pour la conduite sportive, l’autre pour une conduite plus lente. M. Auger quitte le sous-groupe « lent » pour rejoindre le peloton « rapide », et ce, même si ses compagnons tentent de l’en dissuader, vu son inexpérience. En chemin, alors qu’il roule à toute vitesse, il est surpris en arrivant derrière une voiture. Il tente de l’éviter et perd la maîtrise de sa moto. Celle-ci heurte la glissière de plein fouet et son occupant est éjecté. À l’arrivée des ambulanciers, il ne présente aucun signe de vie.

Coupé par une voiture de police

Saint-Joseph-de-Lepage, 2016 Simon Rioux roule à motocyclette sur la route 132, loin derrière une voiture de police banalisée. Constatant un excès de vitesse en sens inverse, la policière se range sur l’accotement et amorce un demi-tour pour pourchasser le contrevenant. Le motocycliste de 62 ans n’a aucune chance quand il se fait couper le chemin ; sa moto percute violemment la portière du côté conducteur. Le coroner, Me Paul LeBoutillier, relève dans son rapport que la policière a manqué de vigilance, n’a pas regardé dans son rétroviseur central et n’a pas actionné la sirène. Aucune accusation n’a été portée.

L’inexpérience probable d’un retraité

Rimouski, Juillet 2013 Cela faisait une douzaine d’années que Mario Dubé, 56 ans, n’avait pas roulé à moto. Fraîchement retraité, il a acheté une Yamaha TW 200 usagée. Sans raison apparente, pendant une promenade, il a embouti l’arrière d’une voiture immobilisée à un feu rouge et a été éjecté de sa moto. Il est mort sur le coup. Comme aucune circonstance particulière (météo, état de la route ou du véhicule, alcool…) ne peut expliquer l’événement, le coroner note que la cause la plus probable de l’accident est une inattention possiblement attribuable à l’inexpérience de M. Dubé.

Une guêpe dans le camion

Saint-Georges de Beauce, 2014 C’est une guêpe qui est à l’origine de la mort de Stephen Morin. Un camion qui arrivait en sens inverse a bifurqué et s’est retrouvé dans la voie du motocycliste. Le camion et la moto ont effectué un face-à-face. Le coroner Pierre Brochu indique dans son rapport que le conducteur du camion a été piqué par une guêpe ou un insecte quelconque, ce qui l’a fait dévier de sa voie et percuter la moto venant de l’autre direction.

Alcool, cannabis, amphétamines et frein défectueux

Lévis, Septembre 2012 Après une soirée bien arrosée, Martin Junior Girard enfourche sa moto. Des témoins l’aperçoivent en pleine nuit, circulant à grande vitesse sans casque. Le véhicule percute une bordure de trottoir et son conducteur en perd la maîtrise. Des témoins entraperçoivent une moto et son occupant faire un vol plané. L’homme de 21 ans est transporté à l’hôpital, où il succombe à ses blessures neuf jours plus tard. Une analyse sanguine trahit la présence d’alcool, de cannabis et d’amphétamines. Une expertise effectuée sur la moto révélera par la suite que le frein avant ne fonctionnait pas et que le réservoir d’huile à frein était vide.

Du rhume des foins au drame

Lac-Mégantic, 2010 Une conductrice souffrant du rhume des foins se penche pour atteindre des mouchoirs dans sa voiture, perdant du même coup la route du regard. Elle heurte un véhicule immobilisé devant elle, et ce dernier emboutit la moto d’André Baillargeon, qui roule en sens inverse. Sa jambe gauche est sectionnée ; le motocycliste meurt à l’hôpital, exsangue.

La première et dernière sortie

Scott, 2013 À 45 ans, Sylvie Samson est en pleine formation pour obtenir son permis de conduire une motocyclette. À l’automne 2013, elle effectue sa toute première sortie sur route, avec son groupe en formation, sur la 173 Sud en Beauce. Pour une raison inexpliquée, elle perd la maîtrise de sa motocyclette, quitte la route et frappe de plein fouet la lisière de sécurité. Les manœuvres de réanimation sont abandonnées trois heures après l’impact et son décès est constaté.

Automobiliste distraite

Rouyn-Noranda, 2018 Gisèle Perreault est passagère d’une moto conduite par son conjoint, à Rouyn-Noranda, le 2 juillet 2018. La moto est immobilisée pour effectuer un virage à gauche et le clignotant est activé. La voiture qui suit ne s’arrête pas et emboutit l’arrière de la moto sur laquelle Mme Perreault avait pris place. « La conductrice du véhicule fautif a eu un moment de distraction », a conclu le coroner Steeve Poisson.

Trois fois la limite permise

Victoriaville, 2008 Constatant que Jean-François Levasseur n’est « pas ivre, mais pas à jeun » au terme d’une journée de festivités, un ami lui subtilise ses clés de moto. Le jeune homme de 20 ans argumente toutefois longuement et finit par récupérer ses clés. Il part alors « en trombe », écrit le coroner. Roulant largement au-dessus de la limite de vitesse sur la route 116, M. Levasseur percute un lampadaire et meurt sur le coup. L’analyse de son sang révèle une quantité d’alcool de trois fois la limite permise par la loi.

Un champ de vision encombré

Sainte-Adèle, 2018 Des herbes trop hautes et l’inattention d’un conducteur de camion cube ont coûté la vie à Alan William Damery. Le camion de livraison qui se trouvait sur une route perpendiculaire à la route 117, à Sainte-Adèle, a effectué son arrêt obligatoire avant de s’engager dans un virage à gauche. Le conducteur était concentré sur une camionnette qui précédait la moto. Il avoue n’avoir pas vu la motocyclette de M. Damery qui suivait. La végétation haute et abondante ainsi qu’un panneau routier obstruaient partiellement son champ de vision. L’impact avec la moto a été fatal pour son conducteur.

- Avec la collaboration de William Leclerc