Cher voisin,

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Je profite de cette période de l’année, où nous sommes tous en vacances, pour vous écrire cette lettre. Non seulement j’ai un peu plus de temps devant moi pour la rédiger, mais vous avez aussi un peu plus de temps devant vous pour la lire. Une lettre de voisin, à la rentrée ou au temps des Fêtes, risque de traîner sur le comptoir et de finir à la récupération, sans jamais avoir été dépliée. Tandis qu’un samedi de juillet, peinard, les deux pieds dans l’eau, ça se prend bien, ça occupe les pensées.

Parce que, avouons-le, le voisin ne trône pas au sommet de nos priorités. Toutes nos connaissances passent avant lui. C’est d’abord le conjoint, la conjointe, les enfants, les parents, la parenté, les amis, les collègues de travail, les collègues de party, le psy, l’entraîneur du gym, la prof de yoga, la factrice, le jardinier, l’ancien conjoint, l’ancienne conjointe… Et finalement, au bas de la liste, le voisin, la voisine.

Il y en a qu’on ne voit jamais. Dont on ne sait même pas s’ils existent vraiment. D’autres qu’on préférerait ne voir jamais, mais qu’on voit tout le temps. Et il y a le bon voisin, avec qui on échange les services, en gardant toujours une certaine distance, large comme la haie qui nous sépare. On ne se mêle pas de ses affaires, il ne se mêle pas des nôtres, mais on se soutient. On surveille sa maison avec attention lorsqu’il est parti en vacances. Et, surtout, on cesse de la surveiller avec trop d’attention lorsqu’il est de retour. Chacun sa vie, chacun son autonomie.

Voilà pourquoi le propos de cette missive est un peu délicat. Je me permets de m’immiscer dans votre intimité. Mais c’est pour votre bien. Le mien aussi, bien sûr. Et celui de tout le voisinage. Pour ne pas dire de tout le village.

J’ai été patient. Ça fait quand même trois ans que ça dure. Au début, je ne le croyais pas. Je me suis dit : ça ne se peut pas que le voisin soit rendu comme ça. C’est une farce. C’est sûr que vous avez déjà eu vos excès. Vous avez déjà fait pas mal de bruit. Mais jamais à ce point-là.

D’accord, vous avez la plus grosse maison du quartier, vous pouvez tout vous payer, vous faites les plus gros partys, mais avant, c’était toujours dans le respect. De vos voisins immédiats, je dirais. Les voisins éloignés y ont déjà goûté, mais ça, c’est une autre histoire.

Bref, depuis trois ans, on ne vous reconnaît pas. J’ai cru que ça allait être seulement une passe. Qu’après quelques mois, vous auriez trouvé une façon de retrouver vos sens. Surtout que dans votre propre maison, plusieurs n’approuvent pas votre nouvelle façon d’agir. On a espéré que ces membres de la famille plus sages finissent par avoir raison.

Puis, constatant leur désarroi et leur impuissance, on s’est fait une raison. La nouvelle administration de votre maison allait durer quatre ans. Après, tout allait revenir comme avant. Voilà que rien n’est moins certain. Voilà que quatre autres années de voisinage grossier nous pendent au nez.

Bien sûr, vous avez le droit d’élire qui vous voulez. C’est votre jardin. C’est votre terrain. Après tout, ce n’est pas le premier fanfaron à la tête d’une grande maison.

Le problème avec lui, c’est son agressivité. Pourquoi tout ce temps passé à insulter les gens ? Les siens comme les étrangers. Pourquoi cette manie de se moquer de tous ceux et surtout de toutes celles qui ne sont pas comme lui ? Un leader rassemble. Un opportuniste divise. Et jamais votre home n’a été aussi divisée.

Ça ne se peut pas qu’avec le nombre de personnes qui habitent votre gigantesque demeure, il n’y en ait pas une, mieux qualifiée, pour guider votre destinée. Quoique, c’est un peu ça, le problème, il y a trop de monde qui veut le remplacer. Trop de têtes intéressantes, qui vont manquer de temps pour se faire connaître. Tandis que leur adversaire est connu même de ceux qui préféreraient ne pas le connaître. L’inconnu fait peur. Le connu rassure, même quand c’est l’être le moins rassurant du monde.

C’est pourquoi, en 2020, tous les efforts pour le déloger risquent d’être vains. Et ce sera encore lui, le représentant de notre voisin. Faites de quoi. Trouvez quelqu’un rempli d’espoir. Quelqu’un qui peut changer l’histoire. Quelqu’un qui tend la main à tout le monde, pas juste aux despotes. Et qui la tend bien. Et qui serre la nôtre amicalement. Pas pour l’écraser. C’est un voisin comme ça que l’on aimerait retrouver.

Il n’est pas trop tard. On compte sur vous.

Je sais que je ne suis pas gêné de vous dire quoi faire. C’est votre maison, après tout. Mais dans cinq ans, vous serez le premier à ne pas comprendre pourquoi je ne vous ai pas averti. Un voisin ne doit pas toujours fermer les yeux. Un voisin doit s’impliquer pour sauver son voisin. Et sa planète.

Sur ce, bonnes vacances.

En espérant vous retrouver accueillant et respectueux, dans quelques mois.

Signé : votre voisin d’en haut.

P.-S. : On aurait bien aimé garder Kawhi Leonard chez nous. En échange, suivez donc nos conseils.