Sur les réseaux sociaux, cette semaine, on ne voyait que des vieux. Surprenant. Habituellement, c’est plutôt le contraire. Surtout sur Instagram, où les photos de postérieurs et de pectoraux fringants sont légion. Voilà qu’en faisant défiler la colonne d’images, on ne voyait que des visages ridés et des cheveux blancs. Il se passait quelque chose.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Les influencés venaient tous de télécharger FaceApp, une application pouvant instantanément vous changer de sexe ou de groupe d’âge. Vedettes et anonymes s’amusaient donc à montrer à leurs abonnés leur look dans un avenir éloigné.

Au royaume du filtre et de l’angle avantageux, jamais vu autant de pattes d’oie et de cous pendants. Pourquoi un tel engouement ? Pourquoi autant de gens soucieux de leur image exposaient-ils fièrement leurs binettes vieillissantes ?

Pour le gag, d’abord, bien sûr. Et aussi parce qu’il n’y a rien de mieux qu’une photo de soi vieux pour se rassurer qu’on a toujours l’air jeune.

Ha ! Ha ! Regardez de quoi j’aurai l’air dans 30 ans. Ha ! Ha ! Je suis loin de ça. Tout de suite après, on publie une photo de soi actuelle, et l’auditoire se dit : Machin a rajeuni.

Cette prolifération soudaine de visages usés soulève quand même une réalité : c’est qu’en temps normal, on ne les voit pas. En dehors du #FaceAppChallenge, la quête de l’éternelle jeunesse est omniprésente. Les personnes âgées ne sont visibles que sur la couverture du magazine Le Bel Âge. Partout ailleurs, on n’affiche que des bouilles qui viennent tout juste de régler leur problème d’acné. Soudain, ce fut la planète des vieux. La publication suivante, tous ces faux vieux sont redevenus des jeunes ou des faux jeunes. Car si le festival des faux vieux fut l’affaire d’un moment, le festival des faux jeunes n’est pas près de se terminer.

Pourtant, des vieux, ce n’est pas ça qui manque. Même qu’ils seront de plus en plus nombreux. Dans près de 50 ans, l’âge moyen de la population du Québec sera de 47 ans, soit 5 ans de plus qu’en ce moment. En 2066, il y aura 1,7 million de Québécois en plus et parmi eux, 1,3 million auront 65 ans et plus. Ça va faire beaucoup de monde à cacher. Il faudrait peut-être repenser la composition de notre société. Dans l’alignement partant, ça ne prend pas que des recrues, ça prend aussi des vétérans.

Bien sûr, il faut que les jeunes prennent leur place. La jeunesse, c’est le renouvellement des rêves et des espoirs. La jeunesse, c’est le progrès. Ce qu’on oublie, c’est que les vieux aussi sont jeunes. Jeunes depuis plus longtemps, c’est tout. Pour qu’une société évolue, ça prend les deux, les jeunes tout frais et les jeunes tout fripés. Ou vu de l’autre côté, les vieux de demain et les vieux d’aujourd’hui.

Car nous sommes tous des vieux en devenir. Du moins, les plus chanceux d’entre nous. Les malchanceux quittent ce monde trop tôt. C’est ce qui est le plus absurde dans l’affaire.

Pourquoi les futurs vieux réservent-ils un sort si peu enviable aux vieux du présent ? Ne comprennent-ils pas que dans un claquement de doigts, ce sera leur tour ?

Regardez votre photo d’il y a 30 ans. Votre photo de vous en couche sur votre maman, votre photo de vous dans le carré de sable, votre photo de vous avec votre walkman, vous avez l’impression que c’était hier. Ça veut dire que la photo truquée que vous avez publiée, demain, elle sera vraie. Vous allez peut-être la trouver moins drôle, mais il ne le faudrait pas. Car cette photo prouvera que vous êtes encore là. Et c’est ça qui compte. Être toujours là.

On contemple les pyramides parce qu’elles sont toujours là. Ça nous fascine. On devrait contempler les vieux pour la même raison ! Au lieu de les tasser, il faut les rejoindre.

La diversité des sexes, oui. La diversité des races, des nationalités, des langues, des cultures, des tailles, des physiques, des différences, oui. La diversité des âges, aussi. Le monde est à tout le monde.

Tout ça pour dire qu’il faut souhaiter que tous ceux qui ont publié des gros plans d’eux vieillissants, cette semaine, publient les mêmes photos quand ils auront vraiment l’air de ça. Et qu’ils auront autant d’abonnés pour les aimer. Vous me direz que dans 30 ans, il n’y aura plus un seul jeune sur Instagram, et c’est sûrement tout ce qu’on va y retrouver, des photos de vieux. Vrai. Mais on peut tout de même rêver d’un endroit où toutes les apparences seraient mêlées.

Le plus beau voyage que l’on puisse faire, c’est d’aller vers quelqu’un qui n’est pas comme nous.

J’allais oublier un petit truc. Toutes les photos de faux vieux qu’on a vues circuler n’appartiennent plus seulement à leurs propriétaires, elles appartiennent aussi à l’application russe FaceApp qui conserve tous les droits sur votre image blanchie. Alors, ne soyez pas étonné si jamais, un jour, vous promenant sur la place Rouge, vous voyez un immense panneau de vous, en train d’annoncer des bas de contention. La gloire arrive à tout âge.