Je ne m’attendais pas à être rivée sur mon siège, mais j’aurais cru avoir droit à un peu de suspense. Mais non.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Unplanned, qui sort en salle aujourd’hui au Canada, n’est pas commencé depuis cinq minutes qu’on nous balance en pleine figure la scène sur laquelle s’échafaude tout le film.

Cette scène prétend révéler au grand jour ce qui se passe réellement à l’intérieur des centres de planification de naissance, en apparence si bienveillants à l’égard des femmes.

Cette scène, donc, se passe dans une pièce sombre, où un médecin désagréable et à l’humour douteux est sur le point de pratiquer un avortement. Le fœtus a 13 semaines.

Le Dr Bougon demande à la directrice de la clinique, Abby Johnson, de pratiquer une échographie pour le guider dans sa tâche. Elle s’exécute. Et tombe aussitôt en état de choc.

Pétrifiée, elle fixe le fœtus, à l’écran, qui se tord et tente désespérément de s’accrocher à l’utérus avant d’être aspiré dans un gros « blurp » à l’intérieur d’un tuyau ensanglanté.

C’était le 26 septembre 2009, à la clinique de planification des naissances de la ville de Bryan, au Texas.

Ce jour-là, Abby Johnson a été si horrifiée par ce qu’elle a vu qu’elle a remis sa démission, après huit ans de bons et loyaux services. Elle s’est réfugiée dans les bureaux de militants antiavortement, situés en face de la clinique.

Elle venait d’avoir une révélation.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Unplanned raconte l’histoire vécue d’Abby Johnson (jouée par Ashley Bratcher) qui, après avoir été témoin d’un avortement, est devenue militante pro-vie.

Abby Johnson est devenue l’enfant chérie du mouvement pro-vie aux États-Unis. Elle a écrit ses mémoires. Elle a prononcé des conférences où elle a raconté, encore et encore, comment elle avait enfin vu la lumière.

Comment elle avait subi d’intenses pressions, aussi, pour pratiquer toujours plus d’avortements, de la part de patrons motivés par une seule chose : l’appât du gain.

Mais sans la scène de l’avortement, elle n’aurait jamais dénoncé ses vils patrons. Il n’y aurait pas eu de conversion, pas de livre, pas de film, pas de controverse.

Pas d’appels au boycottage des cinémas de Vincent Guzzo, qui a soulevé la colère en acceptant de diffuser ce film de pure propagande dans cinq salles au Québec.

Or, cette scène fondatrice est… une pure mise en scène, justement.

La controverse à laquelle nous assistons repose sur un tissu de mensonges.

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Le soir de sa démission, Abby Johnson a écrit ceci sur Facebook :

« Bien. Voici la situation. Je fais le travail de deux personnes à temps plein depuis deux ans. Je me suis fendu le cul pour eux, je les ai fait passer avant ma famille, mes amis et presque tout le reste de ma vie, et ils ont le culot de me dire que mes rendements professionnels “glissent”. QUOI ??? !!! C’est fou. Quiconque me connaît sait à quel point j’étais investie dans ce travail. De toute évidence, ils ne m’accordent aucune valeur. Donc, je pars et je me sens vraiment bien ! »

Pas un mot sur le fœtus qui « se battait pour sa vie », pas le début d’un commencement d’une crise de conscience.

Au Texas Monthly, qui l’interrogeait sur cette incohérence, Abby Johnson a déclaré que son statut Facebook était une « couverture » écrite en attendant de trouver les bons mots pour exprimer sa détresse…

Le Texas Monthly a découvert autre chose : il n’y a aucune trace, dans les registres de la clinique de Bryan, de l’avortement décrit par Abby Johnson, le 26 septembre 2009. Aucun fœtus avorté ce jour-là n’avait plus de 10 semaines.

(Cela dit, avant 24 semaines, un fœtus n’a pas la capacité neurologique de percevoir le danger ou la douleur. Alors non, le fœtus de 13 semaines, réel ou imaginé, ne s’est pas battu pour sa vie.)

De son côté, le Texas Observer a recueilli les confidences d’une amie proche d’Abby Johnson, qui a décrit sa volte-face comme de la « bullshit ». Elle avait été réprimandée par ses patrons et cherchait à tout prix à se venger.

Vincent Guzzo n’a pas lu ces enquêtes journalistiques qui déboulonnent la fable d’Abby Johnson. « Je ne veux pas me dégager de certaines responsabilités, mais je n’ai pas à faire ça pour tous les films », dit-il.

« Je pense qu’on a tous compris que quand Hollywood dit : “Based on a true story”, il y a peut-être les noms qui sont vrais, mais c’est à peu près tout. C’est très dramatisé, très exagéré. »

Dans le cas d’Unplanned, ce n’est pas très exagéré, c’est carrément faux.

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Des dizaines d’organisations et des centaines de personnalités québécoises exhortent Vincent Guzzo à reconsidérer sa décision de projeter Unplanned sur ses écrans.

« Diffuser ces affirmations erronées revient à volontairement induire le public en erreur, voire à le manipuler », ont prévenu les signataires d’une lettre publiée mercredi dans nos pages.

Vincent Guzzo n’a pas l’intention d’obtempérer. Il voit dans ces appels à la censure un « mépris » du public, qu’on juge incapable de faire la part des choses.

« Est-ce qu’on devrait mettre le public en tutelle parce qu’il n’est pas assez intelligent pour discerner la fiction [de la réalité] ? »

C’est une bonne question.

Après tout, les Québécois sont bien capables de se faire une idée par eux-mêmes. Elle est révolue, l’époque où l’on mettait des œuvres à l’Index.

Mais pour exercer son jugement, le public doit connaître le contexte. Unplanned est loin d’être une simple fiction. C’est une œuvre de propagande politique et religieuse qui fait partie d’une offensive pour restreindre le droit des femmes à l’avortement aux États-Unis.

Fervent chrétien, le coréalisateur Cary Solomon a confié au New York Times qu’il espérait que la sortie d’Unplanned serait « le moment culturel qui renversera Roe c. Wade », l’arrêt historique qui a légalisé l’avortement aux États-Unis en 1973.

« C’est si bon de voir les salles de cinéma à travers le pays projeter Unplanned, s’est réjoui le vice-président, Mike Pence. De plus en plus d’Américains embrassent le caractère sacré de la vie à cause d’histoires puissantes comme celle-ci. »

Au Canada, le film a d’abord été diffusé devant un parterre d’invités triés sur le volet, à Ottawa. Depuis, une poignée d’élus conservateurs en font la promotion. Sur Twitter, la ministre libérale Mélanie Joly a mis Vincent Guzzo dans le même panier.

« Le collecteur de fonds conservateur Vincent Guzzo soutient la position anti-choix en diffusant “Unplanned”, a-t-elle tweeté. C’est une décision politique pour faire reculer le droit des femmes. »

L’entrepreneur se défend bien de militer contre l’avortement. Il appuie le Parti conservateur, mais pour ses positions économiques. « Je n’ai jamais parlé de moralité, je n’ai jamais parlé de valeurs. »

Ne cherchez pas une idéologie derrière son choix de présenter Unplanned. Ce n’est ni un combat antiavortement ni un combat pour la liberté d’expression.

C’est bien plus simple. « Je présente le film parce que du monde me l’a demandé. »

À vous de juger, maintenant, si vous êtes prêts à traverser l’épreuve clinquante et assourdissante des cinémas Guzzo pour voir ce film. Mais je vous préviens : c’est un indicible navet.