Non, je ne vous parlerai pas de hockey. Ou si peu. Il sera surtout question du sens des mots. Et de leur effet sur nous. Nous allons étudier particulièrement deux d’entre eux qui, cette semaine, n’allaient pas l’un sans l’autre : « offre hostile ».

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Lundi dernier, il avait beau faire beau, même très beau, on avait beau être occupé à déménager, à fêter le Canada ou à ne pas fêter le Canada, tout le monde n’avait que ces deux mots aux lèvres. Ils sont apparus sur mon téléphone pendant que je jouais au Scrabble en ligne, peinard sur la terrasse. En gros. OFFRE HOSTILE. Quoi ? Que se passe-t-il ? J’en oublie de placer mon W entre deux E. OFFRE HOSTILE. Je pense que c’est la première fois que je vois ces deux mots jumelés. Ça doit être grave. Je lis le paragraphe sous la manchette : « Marc Bergevin, directeur général du club de hockey Canadien, a déposé une offre hostile pour tenter d’acquérir le jeune attaquant finlandais Sebastian Aho des Hurricanes de la Caroline. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Marc Bergevin, directeur général du Canadien de Montréal, lors de la conférence de presse concernant la possible acquisition de Sebastian Aho des Hurricanes de la Caroline, le 1er juillet dernier

Je me redresse. Mon cerveau s’active. Depuis le début de la journée, les alertes que je recevais concernaient les signatures des agents libres de la LNH. Machin quitte Columbus pour se joindre aux Rangers de New York. Chose quitte aussi Columbus pour se joindre aux Panthers de la Floride. C’était fait. Réglé. Officiel. Dans le cas qui nous titillait, ce n’était pas une acquisition, ce n’était qu’une offre, mais pas n’importe quelle offre, pas une simple offre, pas une offre gentille, pas une offre tentante, pas une offre alléchante, non monsieur, une offre hostile. Du coup, il n’y a plus que ça qui existe. J’écris dans la conversation me joignant à mes amis Éric et Stéphane : 

« MOI : Les boys, avez-vous vu ça ?

STÉPHANE : Quoi ?

MOI : Marc Bergevin a fait une offre hostile !

ÉRIC : Une quoi ?

MOI : Une offre hostile !

STÉPHANE : OMG !

ÉRIC : émoji du gars avec la bouche ouverte, les deux mains sur les côtés de la tête »

On ne s’attendait pas à ça. Trump aurait déclaré la guerre à la Chine, on aurait été moins sous le choc.

Sur le marché des joueurs autonomes, Bergevin a toujours été plutôt pépère, allant chercher surtout des joueurs de quatrième trio ou des défenseurs qui finissent à Laval. Et là, bang, une offre hostile au joueur de concession de la Caroline. Rien de moins. Bravo, Marco ! Les Québécois sont réputés pour faire des offres à l’image de leurs révolutions, tranquilles. Et voilà que l’un des nôtres monte au créneau. On applaudit.

Le problème dans tout ça, c’est que notre excitation repose sur un terme mal choisi. Marc Bergevin n’a pas vraiment fait une offre hostile. Une offre hostile, c’est une offre qui agresse celui à qui on fait l’offre. Exemple : vous êtes en train de souper en amoureux, le téléphone sonne en plein milieu d’un moment romantique, la personne au bout du fil vous demande si vous souhaitez vous abonner à la Gazette. C’est la troisième fois cette semaine qu’elle vous appelle. Leur offre commence à vous mettre en hostile.

L’offre que Bergevin a faite à Aho était tout sauf désagréable. Un contrat de cinq ans totalisant 42,25 millions de dollars. On accepterait tous de se faire déranger, en train de manger, pour recevoir une telle offre. Aho l’a d’ailleurs trouvée tellement agréable qu’il l’a acceptée. Bonjour-hi, Montréal ! Pas si vite. Aho n’est pas un joueur complètement autonome. Les Hurricanes peuvent le garder en égalant l’offre. Et si jamais, animés par des pensées suicidaires, ils décidaient de laisser partir leur meilleur joueur, le Canadien devrait les dédommager avec des choix au repêchage.

Bref, ce n’est pas l’offre qui est hostile, c’est la stratégie. Essayer de défroquer un joueur qui n’est pas complètement libre.

Dans la pratique, Aho avait un nouveau contrat à négocier avec son équipe, c’est Bergevin qui a fait le travail et payé les frais d’avocats, et c’est la Caroline qui a signé un contrat avec Aho. L’offre hostile a fait pouet-pouet.

Au fond, ce n’est pas une offre hostile, c’est une offre récupérable. C’est ainsi que ça devrait s’appeler. Bergevin a fait une offre à Aho qui l’a acceptée, les Hurricanes se sont manifestés en disant : « Cette offre n’est plus l’offre du Canadien, c’est la nôtre. » L’offre du CH a été récupérée par la Caroline.

C’est sûr que recevoir sur son téléphone une alerte titrant OFFRE RÉCUPÉRABLE, c’est pas mal moins excitant. Mais c’est la réalité.

On pourrait tout de même trouver une appellation un peu plus accrocheuse. Je l’ai ! Offre autonome, ce serait bon. Puisque ce n’est pas le joueur qui a changé d’équipe, mais l’offre. Surtout que lorsqu’on lit les commentaires à propos de ce coup manqué de Bergevin, on constate que si le talent convoité n’est pas venu à Montréal, l’hostilité, elle, est arrivée en courant.

Une chose est certaine, dorénavant le terme « offre hostile » ne produira plus jamais le même effet. On n’arrêtera pas de jouer au Scrabble pour ça.