« Une pénurie de main-d’œuvre frappe le secteur de la construction. » Ce cri d’alarme a été lancé il y a 15 ans… Depuis, le problème s’est aggravé. Et il se répercutera, d’ici 2029, sur les grands chantiers prévus par les gouvernements. À venir : annulations, reports et dépassements de coûts, estiment des intervenants.

Réjean Bourdeau Réjean Bourdeau
La Presse

Travailleurs recherchés

Au début du mois, Luc St-Cyr a déposé des soumissions pour des travaux dans deux bibliothèques sur la Rive-Sud. Mais elles ont été annulées. « J’étais le seul soumissionnaire », explique le copropriétaire de St-Cyr le peintre. Cette entreprise familiale de Saint-Jean-sur-Richelieu vit, avec des centaines d’autres, les contrecoups de la pénurie de travailleurs en construction. Et la situation risque de perdurer. ConstruForce Canada prévoit qu’il manquera 5900 travailleurs sur les chantiers du Québec dans la prochaine décennie. M. St-Cyr en sait quelque chose. « On pourrait en faire davantage si on avait plus de chefs d’équipe, dit l’entrepreneur qui emploie une soixantaine de personnes. Nos jeunes travailleurs sont excellents. Mais il leur manque de l’expérience pour pouvoir diriger. »

Inquiétudes sur le terrain

La pénurie de main-d’œuvre préoccupe l’Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec. « À court terme, nous pouvons imaginer des reports de contrats, voire des annulations », dit son porte-parole Christian Croteau. Même réaction du côté de l’Association de la construction du Québec. « Vers la fin de l’été, on risque de voir l’impact de la pénurie sur l’augmentation des coûts », dit son porte-parole Guillaume Houle. Cette situation prévaut, notamment, pour les rénovations dans les écoles. Et à quoi s’attendre à plus long terme ? « C’est clair qu’il y a une pression entre les départs à la retraite et les arrivées, constate-t-il. C’est nous, en tant que contribuables, qui allons finir par payer cette pénurie. »

Plus de travaux à venir

C’est dans ce contexte que le gouvernement du Québec vient de présenter le plan le « plus ambitieux » de son histoire pour les infrastructures. Ses investissements records s’élèveront à 115,4 milliards de dollars sur 10 ans. C’est une hausse de 15 milliards, ou 15 %, par rapport au plan précédent. Ces sommes serviront, par exemple, à construire et à rénover des écoles et des hôpitaux. Et à améliorer les réseaux de transports routiers et publics. La liste, mise à jour en mars dernier, compte 202 projets de plus de 50 millions. C’est sans compter tous les travaux de moindre envergure. La Société québécoise des infrastructures est mandatée pour accompagner des projets inclus dans ce plan. Son porte-parole, Martin Roy, ne s’est pas avancé pour évaluer l’impact du manque de main-d’œuvre sur les travaux.

Manque de planification 

Mauvaise nouvelle : les pressions sur les demandes en main-d’œuvre et sur les coûts se poursuivront. Pour qu’elles cessent, le gouvernement du Québec devra régler son problème de planification, estime Éric Boisjoly. « Et ça ne se règlera pas par un coup de baguette magique dans les 10 prochaines années », dit le directeur général à la FTQ Construction. L’an dernier seulement, plusieurs grands projets étaient en cours. Pensons à l’échangeur Turcot, à la phase 2 du CHUM, au CHU de Québec, au pont Samuel-De Champlain et au Réseau express métropolitain (REM). « Tout en même temps, rappelle-t-il. Avec toutes les ressources qu’il a, le gouvernement devrait être capable de mieux prévoir les travaux à faire. »

De grands enjeux 

« On a des indices clairs que des entrepreneurs sont obligés de retarder les travaux, dit Diane Lemieux. Car ils n’ont pas les bonnes personnes au bon moment. » La présidente de la Commission de la construction du Québec constate que l’activité de l’industrie est « extrêmement » élevée. L’an dernier, on a dénombré 163 millions d’heures déclarées. C’est 1 million de plus qu’en 2012. Ces chiffres incluent tous les secteurs : résidentiel, génie civil, institutionnel, industriel et commercial. « Les enjeux de main-d’œuvre ne sont pas vécus de la même manière pour tous les métiers, dans toutes les régions », constate l’ex-ministre d’État québécoise au Travail et à l’Emploi. Montréal, Québec et l’Outaouais sont les plus touchés, car on y réalise la majorité des travaux. Les manœuvres et les charpentiers-menuisiers sont particulièrement recherchés. « On note une baisse d’inscriptions et de diplômés dans les métiers de la construction, constate Mme Lemieux. Avec la main-d’œuvre vieillissante, il y a aussi un enjeu de remplacement. » Et pour trouver des solutions aux nombreux défis, tous les intervenants de l’industrie travaillent en collaboration, précise-t-elle.

Réseau routier : cinq grands projets 3,7 milliards Reconstruction de l’échangeur Turcot 943 millions Réaménagement de la route 185 (phase 3) 350 millions Maintien d’actifs sur les échangeurs Turcot et de La Vérendrye 344 millions Rond-point Dorval 291 millions Élargissement de l’autoroute Henri-IV (phase 2) Source : Plan québécois des infrastructures 2019-2029

Investissements dans les infrastructures 2019-2029 Gouvernement du Québec 115,4 milliards (79,8 %) Gouvernement fédéral 16,5 milliards (11,4 %) Municipalités, organismes de transports en commun, universités 12,7 milliards (8,8 %) Total 144,6 milliards Source : Plan québécois des infrastructures 2019-2029