Le manque de surveillance des ponts fragiles après le passage de véhicules lourds inquiète l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement.

Bruno Bisson Bruno Bisson
La Presse

L’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement (APIGQ) demande à Québec d’ordonner une inspection systématique des ponts et viaducs faisant l’objet d’une limite de poids lorsque des camionneurs sont pris en flagrant délit de surcharge sur ces « structures fragilisées ».

Dans un communiqué diffusé ce matin, l’ingénieur Marc-André Martin, président de l’APIGQ, dénonce l’absence de toute communication entre le ministère des Transports du Québec (MTQ), qui établit ces limites de poids, et le Contrôle routier du Québec, qui doit les faire respecter, en qualifiant ce vide de « recette gagnante pour un effondrement de viaduc ».

M. Martin réagissait ainsi à un article paru lundi dans La Presse+ dans lequel un constable du Contrôle routier du Québec affirme avoir déjà intercepté un camion pesant 55 tonnes, après que celui-ci eut circulé sur le pont de la rue des Grandes-Fourches, à Sherbrooke, où la limite de poids affichée est de… 10 tonnes.

Samedi dernier, un photographe de La Presse a surpris un camion semi-remorque en train de circuler dans une bretelle de l’échangeur des Sources donnant accès à l’autoroute 20 Ouest, à Pointe-Claire, dans l’ouest de l’île de Montréal (photo ci-contre). La limite de poids imposée par le MTQ sur cette bretelle, depuis presque deux ans, est de seulement 5 tonnes. Même vide, le semi-remorque qui l’a empruntée samedi matin pesait au minimum entre 15 et 20 tonnes, jusqu’à quatre fois la charge permise sur cette structure routière en piteux état.

Des structures « fragilisées »

L’APIGQ se porte ainsi en appui à la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec, qui s’inquiète du fait que des ponts et viaducs faisant l’objet d’une limitation de charge ne bénéficient d’aucune surveillance particulière.

La Presse a révélé lundi que dans une lettre adressée au vice-président de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), Guy Nadeau, responsable du contrôle routier et de la sécurité des véhicules, le président de la Fraternité, Éric Labonté, demande « de renforcer le contrôle routier auprès des véhicules lourds susceptibles d’accélérer la dégradation de nos infrastructures et de compromettre du coup la sécurité des usagers de la route ».

« Les ponts qui sont affichés en réduction de charge sont des structures qui sont déjà fragilisées », explique le président de l’APIGQ. 

« Quand un ingénieur du MTQ décrète une limite de charge, c’est parce qu’il y a un élément sur le pont qui ne remplit plus sa tâche, qui ne répond plus aux normes, et qui n’est pas en mesure de supporter des charges pour lesquelles il a été conçu. »

L’ingénieur Martin convient avec les agents du contrôle routier que le seul moyen d’assurer une surveillance active de ces structures et d’empêcher des camions d’enfreindre les limites, c’est d’y affecter des constables du contrôle routier de façon continue, ce qui est actuellement très rare.

Il estime toutefois qu’il faut aller plus loin, et mettre en place un mécanisme de communication pour que les spécialistes en structures du ministère des Transports du Québec soient informés automatiquement de toute infraction de surcharge signalée par le Contrôle routier sur ces structures sensibles.

« Le Ministère a des ingénieurs responsables des structures dans chacune de ses neuf directions territoriales, explique M. Martin. Ils ne sont pas mis au courant, ces gens-là. Il n’y a pas de processus, pas un mécanisme automatique qui fait que lorsqu’un camion traverse un pont avec quatre ou cinq fois la charge sécuritaire, les ingénieurs en soient informés et qu’ils décident, en vertu de leur expertise, si une inspection est nécessaire. »

70 ponts en charges réduites

Il y a un peu plus de 1500 ponts « en limitation de charge » sur le territoire québécois, selon l’inventaire des structures du MTQ. L’immense majorité d’entre eux sont situés sur des réseaux municipaux. Seulement 155 de ces structures font partie du réseau routier supérieur relevant du MTQ.

Dans plus de la moitié des cas, les limites imposées touchent des ponts fonctionnels à 100 %, où la seule restriction de circulation concerne des camions transportant des charges hors-normes (avec la permission du MTQ).

Selon un porte-parole du Ministère, Guillaume Paradis, il n’y a actuellement que 70 ponts ou structures sur l’ensemble du réseau routier supérieur du Québec où les charges maximales des camions sont réduites pour préserver l’état de ces structures.

Leur sécurité n’est pas en cause. « Si elle l’était, assure M. Paradis, on fermerait le pont sans délai. »

Inspections particulières

En entrevue avec La Presse, M. Paradis a reconnu que le Ministère n’était pas informé, sauf situation exceptionnelle, des cas observés par les agents du Contrôle routier sur des structures routières fragiles. Le MTQ dispose toutefois d’un mécanisme pour observer la progression des dommages sur ses ponts et structures, qu’elle soit causée par des camions trop lourds ou par n’importe quoi d’autre.

En plus des inspections générales complètes, réalisées tous les deux ou trois ans, et des inspections sommaires prévues chaque année sur les 5400 structures du réseau routier du MTQ, les spécialistes en structures mènent aussi des inspections dites « particulières », qui ciblent des ouvrages comme ceux en réduction de charge.

« À partir du moment où on constate sur une structure des dommages suffisants pour justifier qu’on y limite la charge maximale des camions, cela vient automatiquement avec un programme d’inspections particulières. Tous les éléments qui sont endommagés, on les suit, et on regarde la progression des dommages. »

Le cycle ou la fréquence de ces inspections est établi en fonction d’un grand nombre d’éléments, comme le type de défaut signalé, son importance, son étendue ou l’historique de la progression des dommages.

« D’une inspection à l’autre, conclut M. Paradis, on peut donc suivre la progression de la fissuration du béton ou de la déformation d’un élément en acier, et ce, qu’il y ait eu ou non une circulation interdite de véhicules lourds sur le pont. »