(Montréal) Des victimes d’agressions sexuelles, notamment commises par des membres du clergé, ont livré dimanche un plaidoyer émotif pour demander au gouvernement Legault de respecter son engagement électoral d’abolir le délai de prescription qui les empêche de poursuivre leur agresseur devant les tribunaux civils afin d’obtenir réparation.

Michel Saba
La Presse canadienne

Il y a trois ans, alors qu’il siégeait comme député sur les banquettes de l’opposition, Simon Jolin-Barrette avait pourtant déposé un projet de loi extrêmement simple modifiant le Code civil pour abolir ce délai. Les victimes estiment que ce projet de loi pourrait être adopté tel quel « demain matin » si la CAQ le souhaitait.

Pierre Bolduc est l’une des victimes. Pas n’importe laquelle. Il était assis à côté du ministre à l’époque de l’annonce. En observant une photo de presse relatant ce moment, il a confié à La Presse canadienne avoir voté pour la CAQ principalement en raison de cet engagement, lors des dernières élections.

« Je pensais qu’avec la venue de ce gouvernement les choses seraient réglées », a-t-il expliqué. Or, il dit avoir l’impression de s’être « fait avoir » et que M. Jolin-Barrette s’est servi de lui « pour se faire du capital politique ».

L’avocat et ancien ministre de la Justice Marc Bellemare qui représente des victimes estime qu’il y a urgence d’agir.

« Chaque jour des victimes et des agresseurs meurent, des dossiers et des souvenirs disparaissent, a-t-il lancé en entrevue. L’écoulement du temps est une plaie pour les victimes. Les souffrances s’éternisent et la qualité des preuves diminue. »

Me Bellemare croit que les élus manquent de compassion et de compréhension. « Et dans le cas de la CAQ, c’est pire que ça : c’est un manque de considération de la parole donnée parce que la Coalition avenir Québec s’est engagée formellement dans son programme à abolir ce délai de poursuite », a-t-il lancé.

Au cabinet de la ministre de la Justice, Sonia Lebel, on affirme que l’enjeu demeure « une priorité » du gouvernement et y travailler « activement ».

« Nous allons respecter notre engagement et déposer un projet de loi rapidement », a répondu Nicky Cayer, une porte-parole de la ministre à La Presse canadienne.

Ce sont « des réponses dont on en a plein les tiroirs », a lancé l’une des personnes présentes à la conférence de presse.

Plusieurs victimes se sont dites inquiètes que le gouvernement leur dise étudier la question. Ils craignent que la CAQ recule sur son engagement clair d’abolir le délai de prescription ou qu’il ajoute des exceptions.

« Actuellement, on donne toute la place au lobby religieux qui manifestement est contre cette proposition, a dit constater Me Bellemare. Les victimes sont exaspérées. »

Une autre victime, Gaétan Bégin, aujourd’hui âgé de 78 ans, estime que « cette injustice traîne depuis trop longtemps ». Selon lui, la loi actuelle « protège les agresseurs au lieu des victimes ».

« Mme Lebel parlait du processus de guérison pour les victimes, a-t-il relaté. Le processus de guérison, c’est d’avoir justice. Elle parle comme si que le processus de guérison c’est automatique. »

Problèmes avec l’autorité, difficultés dans ses relations sexuelles avec les femmes, absence d’estime de soi, développement du bégaiement, emplois perdus, divorces, nombreuses thérapies : Pierre Bolduc pourrait énumérer longtemps les conséquences des agressions dont il a été victime.

Il veut tourner la page. Le chèque fait, dit-il, partie de la guérison parce que « c’est un geste concret démontrant que j’ai raison ».

Alain Arseneault, un avocat spécialisé dans ce type de recours, estime que les victimes pourraient espérer obtenir environ 130 000 $ en compensation pour dommages moraux.