Michel ouvre la porte et me laisse entrer dans son palace.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Nous sommes dans le salon. À droite, la salle de bains. Sa chambre, au fond. Je vois la cuisine. C’est tout petit. Au pif, je dirais à peu près 300 pieds carrés. Modestement meublé.

Qu’importe, c’est dans un palais que je viens de mettre les pieds.

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Nous sommes assis dans sa cuisine, nos genoux se touchent presque. Si nous étions trois dans la pièce, je ne sais pas où la troisième personne s’assoirait.

Il n’y a pas quatre ans, Michel était sans-abri. Il faisait la file devant la Maison du Père – le refuge pour sans-abri, sa « maison » pendant des années – à 14 h pour avoir une place où dormir et manger.

Michel a 63 ans.

« On n’arrive pas dans la rue parce qu’on l’a choisi. Moi, j’avais 34 ans… »

C’était en 1988. Michel était acheteur dans une entreprise, il avait ses deux filles de 7 et 5 ans en garde partagée et il suivait une formation d’inspecteur en bâtiment. Une vie stable. Puis, un jour, sur un chantier, un échafaudage lui tombe dessus, bang.

Il est gravement blessé. Quand il se réveille après trois jours de coma, son corps est brisé. Il ne le sait pas encore, mais sa vie aussi est brisée.

« La CSST ne voulait pas reconnaître mes séquelles permanentes. Je me suis battu 10 ans pour être indemnisé… »

Michel n’a pas un sou. Il n’a pas les moyens de subvenir à ses besoins, est incapable de travailler. Il perd tout : épargnes, logement, auto, la garde de ses filles.

Quand il se ramasse au parc Émilie-Gamelin, à côté du métro Berri-UQAM, c’est l’automne, il fait froid, on gèle et Michel n’a pas juste l’air perdu : il l’est.

Un sans-abri l’aborde : 

« Tu sais pas où aller, hein ?

— Non. »

Michel était en fauteuil roulant.

« Le gars m’a poussé jusqu’à la Maison du Père. »

C’est ainsi qu’il a passé sa première nuit à la Maison du Père à l’automne 1988, la première nuit d’un premier séjour dans la rue qui allait durer 10 ans.

***

La cuisine, donc. Toute petite. Quelques armoires, quelques tiroirs, un frigo, une cafetière, une cuisinière et, sur la cuisinière, une casserole.

Pendant près de 30 ans, Michel a été sans-abri ou sans domicile fixe. La nuance ? Sans-abri, t’as pas d’abri. SDF, tu dors n’importe où, sans ancrage, un peu ici, un peu là, toujours à ça de la rue…

La Maison du Père a été cette sorte d’ancrage, quand il ne dormait pas dans la rue. Enfin, dans la rue, façon de parler : « J’ai dormi dans un conteneur à déchets, avec un autre gars. On l’avait nettoyé. On avait aménagé ça comme un 1 1/2. C’était propre, ça nous protégeait du froid, de la pluie. Mais quand même : j’ai dormi dans les déchets. »

Manger, pour Michel, pendant ces années, c’était deux choses…

Un, ce qu’on lui donnait à la Maison du Père.

Deux, ce qu’il trouvait dans les poubelles, par exemple au Complexe Desjardins. À force de fouiller, il pouvait se faire un lunch avec ce qu’il trouvait d’à peu près intouché.

Alors, quand il est entré dans son appart en février 2016, dans ce HLM de l’est de Rosemont, il y a eu une période d’adaptation un peu absurde, celle où Michel a redécouvert… sa liberté.

« Avant, je n’étais pas libre. La survie, ce n’est pas être libre. Dans les refuges, tu manges, tu dors et tu te laves quand on te dit de manger, de dormir et de te laver. Quand je suis arrivé dans mon appartement, je prenais ma douche à 18 h… comme au refuge ! Ça m’a pris un moment pour prendre ma douche quand je le voulais, ici. »

On revient à la nourriture, préoccupation constante dans la rue. Michel me dit le bonheur de manger ce qu’il veut, de se préparer les repas qu’il aime.

« Ton plat préféré, c’est quoi ?

— Des légumes au wok, avec du riz et un steak. Un steak ben juteux. Avec des assaisonnements. »

Cette cuisine, cet appartement, c’est un miracle.

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L’autre miracle, c’est le programme qui a permis à Michel de décrocher cet appartement. Le Projet Logement Montréal (PLM), un programme fédéral.

Le PLM est inspiré d’un nouveau courant en matière de lutte contre l’itinérance, Housing First, ou Logement d’abord. L’idée est simple, simple, simple et elle va comme suit : pour sortir les gens de la rue, il faut leur donner… un logement.

Ça a l’air nono, dit de même, mais c’est quand même une sorte de révolution. Un peu partout en Occident, des variantes de l’approche Logement d’abord sont tentées. On ne demande pas au sans-abri d’entreprendre une thérapie pour vaincre ses dépendances, on ne lui demande pas de se « prendre en main » avant de l’aider à se trouver un logement. Non, on lui en trouve un, d’abord et avant tout, selon le postulat que le toit est la fondation d’une relance de vie. Ensuite, et seulement ensuite, on travaille sur les démons et les carences qui ont mené la personne à la rue…

Depuis 2015, 250 sans-abri chroniques ont ainsi pu trouver un logement grâce au Projet Logement Montréal, me dit François Boissy, PDG de la Maison du Père. Le taux de maintien en logement est spectaculaire : 93 %.

François Boissy : « Le mandat était de sortir 250 personnes de l’itinérance chronique. On a atteint nos objectifs. Sur 250 participants, 16 sont retournés dans la rue. De ces 16, 5 sont suivis par des intervenants. Les 11 autres, on essaie de les aider. »

Donc, sur 250 personnes, 234 sont encore dans leur appartement, 234 sans-abri ont été sortis de la rue.

Le programme inclut une subvention de 75 % pour le logement (le participant paie l’autre 25 %, souvent avec son chèque d’aide sociale), une première épicerie, des meubles, de la literie et le suivi psychosocial régulier assuré par les intervenants des quatre grands refuges du centre-ville : la Maison du Père, la Mission Old Brewery, l’Accueil Bonneau et la Mission Bon Accueil.

Combien ce programme coûte-t-il, vous pensez ?

Un peu moins de 10 millions de dollars.

Donc, un peu sous la barre des 2,5 millions par année.

Ce qui revient à environ 11 000 $ par participant.

Bien sûr, économiquement, c’est avantageux pour la société, si on veut voir ça sous cet angle : un sans-abri dans la rue est un abonné aux services de santé (hospitalisation, etc.) et au système judiciaire (arrestations, contraventions, incarcération).

Humainement, c’est un triomphe : 234 personnes sorties de la rue pour 2,5 millions de dollars par année, 234 personnes qui retrouvent de la dignité. Je ne sais pas comment comptabiliser la dignité.

Je répète : 2,5 millions de dollars par année. Jésus aurait transformé l’eau en vin, le Projet Logement Montréal transforme des pinottes en miracles.

***

« Sans ce programme-là, sans Projet Logement Montréal, dit Michel, je serais probablement mort. Ça vaut la peine d’aider des êtres humains comme moi. On en vaut la peine. Aujourd’hui, j’en suis convaincu : chaque humain peut s’en sortir… avec un peu d’aide. »

J’écoute Michel me parler de la survie dans la rue et je suis épuisé. C’est de la job, survivre. Dans la rue, il s’accrochait à un espoir, celui de revoir ses filles, un jour (ce n’est pas encore arrivé).

« Combattre le froid, la faim, ça mine le moral. Ça épuise. T’as envie d’aller aux toilettes ? T’as nulle part. Y a trois McDo au centre-ville, mais t’es pas le bienvenu. Alors tu fais ça dans un coin. Tu peux pas aller nulle part. T’es confronté à des besoins, mais t’as plus un minimum de dignité humaine. T’es plus reconnu. Le monde te voit plus, t’es un moins que rien, un trou-de-cul… »

C’est à la Maison du Père qu’on lui a suggéré de s’enrôler dans ce nouveau programme du nom de Projet Logement Montréal.

« C’était de plus en plus dur, physiquement. J’étais de plus en plus découragé. J’ai passé 18 mois sur la liste d’attente… »

Puis, justement, après un an et demi d’attente, il a eu ce logement, dans l’est de Rosemont. Il est passé de la Maison du Père à ce palace.

Dans ce HLM, dans son palace, Michel est un locataire comme les autres. Pour lui qui a vécu « les deux pires sentiments » de la rue, soit l’indifférence et le jugement dans le regard des autres, cette normalité est la bienvenue : « Personne ne sait par quoi je suis passé, ici. C’est pas écrit dans mon front que j’ai mangé dans les poubelles. Ici, il y a des familles, des vieux, des jeunes. Je suis intégré à la vie des gens normaux. »

Il a dit oui à cette entrevue « par gratitude » pour la Maison du Père, « pour tout le monde qui m’a aidé pendant toutes ces années », pour tous ceux qui lui ont « donné une petite tape dans le dos »…

Ces petites tapes dans le dos l’ont aidé. Chaque fois.

« Quand la lumière est éteinte en dedans de toi, t’es mort. Là, ici, c’est le contraire… »

Il montre sa cuisine, le reste de l’appart, le miracle qu’est sa nouvelle vie. Il poursuit sa phrase suspendue : 

« … Ici, je renais. L’espoir, il y en a en masse. »

Renaître, revenir à la vie, c’est la légende que raconte Pâques, non ?

Joyeuses Pâques, Michel !

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