Plus les flammes dévoraient Notre-Dame, plus des pans du toit et la flèche de Viollet-le-Duc s’abattaient, plus les émotions se multipliaient et se mélangeaient au-dedans de nous. Au bout d’une heure de cet effroyable spectacle, nous avions tous du mal à décrire ce que nous ressentions, figés, devant les images relayées par les médias du monde entier.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Notre-Dame de Paris est un symbole énorme. Avec le château de Versailles et le Mont-Saint-Michel, cette cathédrale est le lieu le plus visité de France. Tous ceux qui sont allés à Paris ont pénétré dans son antre ou sont passés devant son parvis pour le plaisir de se laisser impressionner. Les autres l’ont vue en photo ou imaginée en rêve.

Symbole énorme! Mais symbole de quoi ? Hier, il était fascinant de voir comment les commentateurs et les spécialistes interviewés sur les chaînes françaises d’information en continu (LCI, France 24, etc.) passaient de « chef-d’œuvre d’architecture mondiale » à « héritage de mémoire chrétienne ». Cette valse hésitante les empêchait de nommer la valeur de ce monument inestimable qui mérite tous les superlatifs.

Plus les minutes avançaient, plus les jets d’eau des sapeurs-pompiers tentaient d’offrir une offensive au feu et plus, tout à coup, tout le monde redevenait chrétien.

Ils n’étaient que quelques poignées de croyants à débiter l’Ave Maria aux abords de la cathédrale, mais on avait la curieuse impression que le monde entier était à genoux en train de prier. Le mirage de la laïcité a rapidement disparu…

Notre-Dame fait partie de l’histoire de la France. Mais Notre-Dame est d’abord et avant tout un lieu de culte colossal créé à l’origine pour rendre hommage à la Vierge Marie. Hier, dès l’arrivée des pompiers, on a mis les marchands de cartes postales et de bébelles touristiques de côté et on a redonné à ce joyau sa vocation originelle.

Un détail m’a frappé. Alors que plusieurs leaders politiques faisaient part de leur peine et soutenaient les Français sur les réseaux sociaux et par voie de communiqué, je pense à Theresa May, Angela Merkel, Barack Obama, les responsables de l’UNESCO, la maire de Paris, Anne Hidalgo, l’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, l’incontournable Stéphane Bern et aussi Donald Trump (la gargouille de la Maison-Blanche qui a rapidement proposé sur Twitter que l’on éteigne les flammes par avion – une idée qui a vite été jugée irresponsable par les experts), le Vatican a été le dernier à réagir.

Cet incendie survient en pleine semaine sainte, mais cet incendie arrive alors que l’Église catholique vit une très mauvaise période. En pleine crise des prêtres pédophiles, on assiste depuis quelques mois à un sérieux affaissement de ses valeurs. C’était renversant de voir qu’avec la dissipation de la fumée, en fin de soirée, « les bouffeurs de curés » (ce fut l’expression d’un commentateur sur LCI) baissaient la tête.

L’autre chose qui m’a sauté aux yeux est le grand empressement qu’avaient les journalistes à souhaiter la présence du président Emmanuel Macron sur les lieux du drame. À peine une heure après le début de l’incendie, ce dernier était attendu de pied ferme près de Notre-Dame. On voulait voir le président devant Notre-Dame au plus sacrant !

Toutes les minutes (je n’exagère pas), les présentateurs nous disaient qu’Emmanuel Macron allait arriver d’un moment à l’autre. « Le président devait être là! Vous apercevez le président? Emmanuel Macron est, paraît-il, sur place ! » Notre-Dame brûlait et tout ce qu’on répétait, c’est que Macron allait bientôt faire son arrivée. Qu’espérait-on? Qu’il monte dans une échelle avec une lance d’incendie et aille éteindre les flammes ?

Je n’ai pu m’empêcher de voir là-dedans l’image d’une France actuellement en perte de repères. Et de père. Une France qui a besoin de sentir un fort leadership, d’être épaulée, guidée.

Vers 23 h 30, Emmanuel Macron a finalement pris la parole. Et là, il s’est passé une chose incroyable. En utilisant des formules fortes comme « cette histoire, c’est la nôtre et elle brûle », « cette cathédrale, nous la rebâtirons », « c’est une part du destin français », en évoquant la « fierté » et « l’espérance » qui doivent habiter les Français, en rappelant que Notre-Dame a accompagné la France dans des révolutions et des batailles, on a eu l’impression qu’il prononçait le discours qu’il devait offrir hier soir à la télévision et qui a été annulé à cause du drame.

Ce discours qui était prévu tout juste avant que n’éclate l’incendie avait pour but de rassembler les Français divisés par la crise des gilets jaunes. Sur LCI, les propos du président devant Notre-Dame en flammes ont procuré aux invités réunis sur les plateaux de télé une étrange impression de récupération politique et spirituelle.

Les blessures sérieuses subies par ce symbole de patrimoine et d’architecture s’ajoutent à toutes les autres infligées aux Parisiens ces dernières années. Ça en fait beaucoup pour une même ville. Le long projet de reconstruction de Notre-Dame nourrira sans doute la morosité ambiante qui règne en ce moment en France.

Hier, tout le monde a ressenti une douleur en voyant Notre-Dame de Paris dévastée par les flammes. Mais tout le monde a eu du mal à nommer cette douleur. Voilà un flou qui devrait nourrir la réflexion que nous avons en ce moment au Québec sur la laïcité. On veut se débarrasser de quoi au juste?

Voilà qui devrait faire partie des sujets de conversation dimanche midi prochain alors que nous dégusterons dans la bonne humeur et l’indifférence un jambon glacé et des lapins en chocolat.