Plus tôt cette semaine, une Québécoise a partagé sur Facebook une publication accusant la mairesse de Montréal, Valérie Plante, d’avoir participé à la manif anti-laïcité du week-end dernier, sans protester contre ce que la dame décrivait comme des propos anti-Québécois lors de cette manif (dont plusieurs organismes se sont dissociés).

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

La publication a été reprise par un site identitaire anti-immigration qui diffuse régulièrement des fausses nouvelles et qui se colle sur La Meute. Ça s’est propagé comme la variole sur le Facebook québécois : 3400 partages en date d’hier.

Le hic, c’est que la « nouvelle » était fausse. Valérie Plante n’était pas à la manif. Elle était à Buenos Aires, à 9000 kilomètres d’ici.

Jointe par Radio-Canada, la femme ne s’est pas excusée d’avoir partagé une fausseté, elle ne conteste pas que, finalement, la mairesse était à 9000 kilomètres de la manif. Je la cite : « Ça ne change absolument rien à ce que j’ai écrit, je le pense. »

Bref, c’est faux… Mais la femme y croit.

Elle croit à quoi ?

Ici, c’est un peu confus, je crois qu’elle croit que Valérie Plante est contre les Québécois de souche.

Mais permettez que je répète la phrase de cette femme, car je ne m’en lasse pas : « Ça ne change absolument rien à ce que j’ai écrit, je le pense. »

C’est lumineux de bêtise, on peut en rire, mais on aurait tort : toute une époque numérique se résume dans cette phrase.

C’est la même chose avec ce prof de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) qui propage un discours anti-vaccins sur sa page Facebook, prof qui est le sujet de ce dossier de Philippe Mercure, dans La Presse de ce matin.

Sous un langage pseudo-scientifique, le prof de l’UQTR monte en épingle les dangers des vaccins et en exagère des effets secondaires documentés, à grands coups de sources douteuses. Qu’importe si le consensus scientifique sur l’efficacité des vaccins est assourdissant, lui aussi, ce prof bardé de diplômes, il est dans la mouvance du « ça ne change absolument rien à ce que j’ai écrit, je le pense ».

Le type ne pourrait jamais faire publier ses semi-savantes observations dans une revue scientifique spécialisée dans l’immunologie, là où cette science avance. Mais ce n’est pas grave : il publie, il publie sur Facebook. Ça n’a aucune valeur scientifique, bien sûr…

Mais ce n’est pas grave.

Parce qu’aujourd’hui, parlant de valeur, tout se vaut. Le prof de l’UQTR qui dit des choses que les immunologistes réfutent et, justement, ces immunologistes. Les faits et le « je le pense », même chose. Le New York Times et le site OMGLesImmigrantsVeulentNousManger, ça se vaut, du moment qu’ils sont publiés sur Facebook, c’est la même chose dans la tête de gens pour qui « je le pense » est le test ultime de la véracité…

Je rappelle que, dans la vraie vie, dans la vraie ville de New York, une vraie éclosion de rougeole est en cours, éclosion qui donne une idée des contagions possibles en cette ère où les taux de vaccination baissent, ce qui a fait dire à l’Organisation mondiale de la santé que la réticence à l’égard de la vaccination est l’une des plus grandes menaces modernes à la santé publique mondiale…

La réticence à la vaccination a toujours existé, remarquez. Mais ce discours était confiné aux marges, c’était du domaine des paranoïaques qui croyaient que l’humain n’avait jamais marché sur la Lune, qu’il n’avait jamais en fait quitté la Terre (plate, bien sûr).

Aujourd’hui, grâce à l’internet, cette réticence à l’égard des vaccins n’est plus marginale. Elle est citée sans gêne. Elle a ses adeptes, qui se fédèrent et qui se radicalisent en ligne.

La phrase « ça ne change absolument rien à ce que j’ai écrit, je le pense » m’a fait penser à cet Albertain qui était dans la chronique d’Yves Boisvert, avant-hier, un gilet jaune canadien. Yves racontait que le gars critiquait un projet de loi qu’il ne comprenait pas… Il ne le comprenait pas, mais ça ne changeait rien à tout le mal qu’il en pensait.

Le mot le plus important dans cette phrase, dans : « Ça ne change absolument rien à ce que j’ai écrit, je le pense » ?

À mon avis, c’est le pronom, « je ».

En anglais, on dit « I ». L’époque Internet est « I », l’époque est « Je ». Apple a défini l’époque du « Je » avec ses bidules comme l’iMac, l’iPod, l’iPad et l’iPhone, qui ont entraîné toute une gamme de gadgets et de services surfant le i. Je cite Steve Jobs, le père d’Apple, en 1998 : « L’iMac vient du mariage du côté excitant de l’internet et de la simplicité du Macintosh. »

Bref, la lettre i signifiait autant Internet que I, « je ». Double sens.

Vingt et un ans plus tard, dans la recherche de sens et de connaissances, la simplicité qu’on souhaiterait face à un monde si complexe s’exprime encore dans ce « je », dans ce « je le pense » qui devient l’argument qui clôt par knock-out tout débat pollué par les « faits ».

Le « je » de « je le crois » est l’alpha et l’oméga de l’accès à l’ignorance et à la connaissance que permet également l’internet (tout se vaut !).

Avant, c’était le « Je pense, donc je suis » de Descartes. Aujourd’hui, c’est « Je le crois, donc je suis » de Madame Chose.

C’est pour ça que Trump est la mascotte de cette époque où le virtuel devient réel, où le faux deviendra vrai. Ce en quoi le président croit devient fait, devient vrai.

On lui démontre noir sur blanc que ce qu’il dit est faux ? Trump dira la fausseté plus fort encore, il l’écrira en majuscules. La fausseté deviendra fait avéré pour ses disciples. La méthode du troll a remplacé le Discours de la méthode.

« Je le crois », oui, c’est la devise de l’époque : il n’y a pas de vaccin pour nous guérir de ce « Je » omnipotent, ce « Je » qui finira peut-être par nous tuer avec le retour d’une maladie niaiseuse comme la rougeole, une maladie qui avait été presque éradiquée…

Éradiquée par quoi ?

Eh, eh, oui, c’est l’ironie de la chose : par la connaissance.