Des organismes de la communauté juive appellent les opposants au projet de loi sur la laïcité à ne plus manifester avec Adil Charkaoui et son groupe, qu'ils qualifient « d'intégristes religieux radicaux » à la « rhétorique incendiaire ».

Mis à jour le 9 avr. 2019
VINCENT LAROUCHE LA PRESSE

Plusieurs milliers de personnes ont défilé à Montréal, dimanche, contre le projet de loi 21 et l'interdiction des signes religieux pour certains fonctionnaires. La manifestation était organisée notamment par le prédicateur Adil Charkaoui, président du Collectif québécois contre l'islamophobie.

Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), qui se veut la voix de la communauté juive « institutionnelle » à Montréal, milite lui-même contre le projet de loi caquiste. Ses membres, dont plusieurs groupes de la communauté juive, avaient vu l'appel à manifester, mais ils avaient décidé de s'en tenir le plus loin possible.

« Il n'était pas question de s'associer de quelque façon que ce soit à Adil Charkaoui », explique David Ouellette, directeur des affaires publiques au CIJA. 

« Nous avons fait passer le message dans notre communauté, et les gens étaient très réceptifs au fait que ce n'est pas une bonne idée de s'associer à lui. »

- David Ouellette

« Je crois qu'il est primordial, lorsqu'on débat d'un sujet aussi sensible que la laïcité, la liberté religieuse ou de conscience, que nous puissions mener ce débat de manière civile, respectueuse. Nous devons reconnaître qu'il y a des positions légitimes de part et d'autre du débat. Et dans une société démocratique comme la nôtre, il n'y a pas de place pour la rhétorique incendiaire », dit-il.

Défense d'un imam antisémite

M. Ouellette trouve ironique que certains aient présenté la manifestation comme l'occasion de « marcher contre l'antisémitisme ». Il souligne qu'en 2017, le Collectif québécois contre l'islamophobie avait défendu un imam qui avait appelé à tuer les Juifs « un par un » lors d'un sermon dans une mosquée de Montréal.

Le Collectif avait déclaré sur son site que cet appel devait être remis dans le contexte de « l'agression israélienne contre Gaza » et il avait avancé que l'enquête ouverte par la police de Montréal pour soupçons de crime haineux n'était que le fruit des pressions du lobby sioniste.

« Ils l'ont justifié en disant que les propos avaient été tenus dans le cadre du conflit armé entre Israël et le Hamas. Or, ce que cet imam avait dit ne concernait pas les soldats israéliens. Il avait appelé à la mort de tous les Juifs. Et le Collectif avait justifié ces appels à la mort en disant qu'il y avait un contexte », dit M. Ouellette. 

« Alors je regrette, mais un collectif qui défend un appel à la mort des Juifs ne peut pas appeler à marcher contre l'antisémitisme. »

- David Ouellette

Dès 2013, alors qu'Adil Charkaoui et son collectif manifestaient contre le projet de charte du Parti québécois, CIJA avait déjà refusé de s'associer au groupe. « Nous avions émis un communiqué pour dire qu'il n'était pas question que nous joignions une manifestation organisée par des intégristes religieux radicaux », se souvient M. Ouellette.

Des disciples partis en Syrie

Considéré comme un agent dormant du réseau Al-Qaïda par le gouvernement canadien, Adil Charkaoui a été détenu au début des années 2000 en vertu d'un certificat de sécurité. Lorsque les tribunaux ont décrété que certains éléments de preuve top-secret devaient lui être transmis pour qu'il puisse assurer sa défense, les autorités ont préféré retirer les éléments du dossier, ce qui a provoqué sa libération. Il poursuit le Canada pour 26 millions depuis, mais le gouvernement a annoncé son intention de se défendre.

En 2015, une enquête de La Presse avait dénombré huit jeunes qui suivaient les enseignements de M. Charkaoui et qui avaient quitté le Canada pour rejoindre des djihadistes en Syrie ou avaient tenté de le faire. Jad Zibara, le père d'une adolescente arrêtée alors qu'elle tentait de quitter le pays, avait blâmé M. Charkaoui en entrevue avec La Presse.

« Ma fille est une victime d'Adil Charkaoui. Il met la haine dans le coeur des jeunes », déplorait-il.

Un autre des disciples de M. Charkaoui, El Mahdi Jamali, avait été arrêté en 2015 pour avoir planifié un attentat au Canada, mais il a été acquitté de l'accusation principale et reconnu coupable d'une simple possession d'explosifs non autorisés.

Au procès du jeune homme, une analyste de la Gendarmerie royale du Canada a déclaré que le centre de M. Charkaoui est « un dénominateur commun dans plusieurs dossiers » liés à la sécurité nationale du Canada.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Plusieurs milliers de personnes ont défilé à Montréal, dimanche, contre le projet de loi 21 et l'interdiction des signes religieux pour certains fonctionnaires.