La valeur des permis de taxi montréalais a chuté de façon draconienne au cours des dernières années. Et ils ne vaudront bientôt plus rien, craignent les chauffeurs, dans la foulée de l'annonce, mercredi, d'un projet de loi libéralisant l'industrie. Aucun quota ne sera maintenu sur les permis, qui ne seront plus obligatoires au Québec, stipule le projet de loi 17, dont l'entrée en vigueur est prévue en 2020. Le gouvernement Legault ouvre ainsi la porte aux chauffeurs utilisant des applications mobiles. Explications.

Mis à jour le 22 mars 2019
ISABELLE GRIGNON-FRANCKE LA PRESSE

Perte de valeur des permis

Les permis de taxi achetés autour de 200 000 $ dans les dernières années ne seront désormais plus obligatoires pour les chauffeurs s'ils trouvent leurs clients par l'intermédiaire d'applications mobiles. Cette nouvelle mesure a été très mal accueillie par l'industrie du taxi traditionnel. « On n'est pas équitable envers les gens qui n'ont rien fait de mal et ont mis de l'argent dans leur permis », affirme Kamal Sabbah, vice-président du Regroupement des propriétaires de taxi de Montréal. Depuis quelques années, la valeur des permis de taxi est en chute libre. À Montréal, la Commission des transports du Québec estime que les permis valent désormais 91 000 $ de moins qu'en 2015. « La diminution de la valeur des permis de taxi est corrélée directement avec l'apparition d'Uber sur le marché », soutient Steven Goyette, statisticien à la Commission des transports du Québec. Devant cette baisse de valeur, des chauffeurs tentent de vendre leur permis en ligne. Dans les dernières semaines, on pouvait en trouver à des prix oscillant entre 75 000 $ et 110 000 $. « On ne pourra plus avoir un salaire décent pour vivre », craint Max-Louis Rosalbert, président du Regroupement des propriétaires de taxi de Montréal.

Aide gouvernementale

Afin de pallier la perte de valeur des permis, le gouvernement a annoncé qu'il ajouterait 250 millions à une enveloppe identique remise en juin dernier. Alors que la première enveloppe devait compenser les répercussions du projet pilote d'Uber dans les grands centres, la seconde est destinée à aider les propriétaires de permis dont la valeur s'écroule. Une mesure insuffisante, selon les bénéficiaires. « On veut le plein prix de la valeur de notre permis, un remboursement total ! », demande Georges Kfoury, qui tente de vendre son permis sur Kijiji. Le demi-milliard de dollars en indemnités versé aux chauffeurs de taxi ne couvrira qu'une partie de la valeur qu'ont perdue les 8300 permis québécois depuis quatre ans. 

Chauffeur sans restriction

Pour devenir chauffeur, le gouvernement ne demandera désormais qu'un permis de classe 5 acquis depuis plus d'un an, ainsi qu'une courte formation de sept heures. Exit le permis de taxi spécifique ainsi que les 60 à 150 heures auparavant nécessaires à l'étude de la toponymie pour les grands centres urbains. Toute personne respectant ces critères, possédant un véhicule et satisfaisant aux exigences en matière d'antécédents judiciaires pourra se munir d'une application mobile et commencer à transporter des clients. En abandonnant les restrictions, le gouvernement annule aussi l'obligation d'inspection annuelle pour les véhicules sur le terrain.

Tarification dynamique

Le gouvernement, en cautionnant l'utilisation d'applications mobiles, validera également le principe de fluctuation des prix. Le tarif pour un même trajet pourra être gonflé selon le moment de la journée et la demande. Les taxis traditionnels demeureront assujettis à la tarification de la Commission des transports du Québec. Les clients des taxis traditionnels devront toujours payer 3,50 $ au départ du véhicule, puis 1,75 $ par kilomètre parcouru. « C'est deux poids, deux mesures, ça accentue encore plus les inégalités », ajoute M. Rosalbert, du Regroupement des propriétaires de taxi de Montréal. Un flou persiste pour les entreprises de taxis traditionnelles qui sont, elles aussi, passées au numérique.

Enjeu technologique

La décision du gouvernement a été saluée par Uber. « Le projet de loi permet de pérenniser les services de covoiturage urbain », affirme Jean-Christophe de Le Rue, porte-parole de l'entreprise. « On salue cette nouvelle, c'est un secteur qui n'a pas évolué depuis trois décennies. Cette nouvelle met la technologie, la sécurité et la transparence envers les usagers à l'avant-plan », commente Dardan Isufi, « chef d'orchestre opérationnel » chez Eva, coopérative québécoise qui offre des services similaires à ceux d'Uber. 

Abolition des territoires

La fin des quotas de taxi par agglomération signifie aussi l'abolition des restrictions de territoire pour les chauffeurs. Les taxis de Laval et de Longueuil pourront venir travailler au centre-ville de Montréal, les vendredis et samedis soirs, lorsque la demande est à son paroxysme. C'est d'ailleurs ce que craint M. Rosalbert, président du Regroupement des propriétaires de taxi de Montréal. « On était 4000 avant, demain est-ce qu'on sera 20 000 à Montréal ? », se demande M. Rosalbert. La fin des quotas signifie, selon le chauffeur montréalais, la mort de son industrie. Les chauffeurs seront désormais mobiles, pouvant travailler dans les régions où la demande est la plus forte. Le taxi deviendra une appellation protégée. Les chauffeurs auront le droit exclusif de prendre les clients qui le demandent directement dans la rue et seront les seuls à pouvoir décorer leur toit des petites enseignes lumineuses portant le mot « Taxi ».