« Demande à ta maman si je peux fourrer ta mère. Enfant de salope ! »

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

C’est la fin de l’échange d’une vidéo devenue virale, filmée à Ahuntsic plus tôt cette semaine. L’homme qui prononce ces mots roule des mécaniques pendant qu’il est filmé. Il prend à partie une femme, dont il s’approche, menaçant.

Cette femme est la mère d’une fillette de 3 ans qui l’accompagne.

Il se penche vers l’enfant et il lui dit, donc : « Demande à ta maman si je peux fourrer ta mère. Enfant de salope ! »

Version de la mère, donnée à La Presse : le type les a entendues parler arabe et il a disjoncté : « Ça l’a dérangé. C’est à ce moment que les attaques ont débuté. Il a commencé à crier et dire des vulgarités. Je n’ai pas tout compris ce qu’il a dit. Ensuite, il m’a demandé pourquoi je parlais dans cette langue… »

Un tata, bien sûr. La police est sur l’affaire. On verra si le Code criminel contient un article qui pourrait sanctionner ce brave hooligan qui est entré dans la bulle d’une mère et son enfant en s’approchant à quelques centimètres de leurs visages. Mais ce tata est-il le symptôme d’une hausse des gestes intimidants envers les musulmans, dans le contexte de l’adoption du projet de loi 21 ? C’est la thèse de bien des gens, musulmans ou pas, qui ont ceci de commun d’être opposés à la loi adoptée fin juin.

Peut-être, mais rappelons que l’agressivité envers les musulmans existait bien avant l’élection des caquistes. Ground zero de cette agressivité ? Septembre 2001, bien sûr.

Est-ce que l’adoption du projet de loi 21 a galvanisé des tatas qui transportent maintenant leur haine des musulmans de Facebook à la rue ?

Peut-être. On verra dans un an, un an et demi, si les statistiques de crimes haineux montrent un lien entre la loi sur la laïcité et ces crimes. Mais le perdant qui a ouvert le feu à la mosquée de Québec l’a fait pendant que les libéraux étaient au pouvoir et qu’aucun projet de loi sur la laïcité n’était dans le pipeline législatif.

Toujours est-il que j’ai publié la vidéo sur Facebook, mercredi, avec un seul commentaire : « Ark. »

Je me disais : voici un sujet fédérateur, consensuel. Un tata qui menace une femme, qui se penche vers une enfant pour mettre sa maman dans la même phrase que le verbe « fourrer », je me disais : 100 % de dénonciation.

J’avais tort, bien sûr. Il y a eu de la dissidence. Je me suis fait demander pourquoi j’avais publié ça. Échantillon de réactions enflammées : c’est juste un tata, ça veut rien dire, tu veux juste nous faire passer pour des islamophobes, c’est un incident isolé…

Et : « On connaît pas le contexte. »

Bien sûr que la plupart du temps, il faut se méfier d’une vidéo prise sur le vif par on ne sait qui, vidéo qui fait abstraction du début de l’incident. Bien sûr que le contexte compte.

Mais j’ai écrit « Ark » parce que je ne connais pas d’univers parallèle où un homme a raison de se pencher à la hauteur d’une enfant de 3 ans pour lui dire de demander à sa mère s’il peut la fourrer. Qu’importe ce qui s’est passé hors caméra.

Je dis « Ark » d’abord et avant tout pour ces mots-là, cette hargne-là, cette lâcheté-là. Rien ne justifie ça, rien, jamais.

***

Permettez un détour dans le rayon des « incidents isolés » : quand un imam prêche la haine en stigmatisant les homosexuels, c’est aussi un incident isolé. Ce n’est pas représentatif de la communauté musulmane, dont la majorité ne fréquente pas la mosquée.

Ça ne nous a pas empêchés, collectivement, de nous offusquer des propos de l’imam Hamza Chaoui, qui pourfendait en 2015 la démocratie dans ses prêches. Ainsi que l’homosexualité, bien sûr, l’homosexualité est la bête noire des zélotes religieux de tout acabit…

(Cette curieuse obsession de l’homosexualité chez les ultra-religieux de tout acabit – bonjour, grand rabbin de Jérusalem – cache parfois une attirance inavouable, mais bon, nul ne sait ce qui excite le bon imam Chaoui quand il surfe sur l’internet toutes lumières éteintes, alors je ne peux présumer de rien dans son cas, je dis juste que l’obsession de certains hommes de foi pour les gais trahit parfois autre chose ; bon, vous irez googler le nom Ted Haggard si vous voulez en savoir plus…)

Donc, disais-je, Chaoui s’est fait talonner collectivement quand il a dit ces conneries. Je me souviens avoir applaudi debout dans mon salon alors qu’une reporter de TVA le talonnait (littéralement) en tentant de l’interviewer et que le barbu se sauvait comme si la journaliste était porteuse de l’Ebola…

Collectivement, notre système immunitaire a dit : non, non, on n’acceptera pas ça. On va manifester le dégoût de ces discours. C’est sain.

Il y a eu d’autres cas où ces discours rétrogrades, ancrés au Moyen Âge – bonjour, Adil Charkaoui –, ont été vivement dénoncés, et avec raison. Le système immunitaire québécois, dans ces cas-là, ne fait pas dans la dentelle. Ces cas deviennent des affaires nationales, qui font couler beaucoup d’encre, qui monopolisent des tas de bulletins de nouvelles, qui génèrent des milliers de « J’aime »…

Je me souviens aussi de la vitesse à laquelle le feu a pogné au Québec, quand TVA a rapporté – erronément – qu’une mosquée de Montréal ne voulait pas voir de femmes sur un chantier de construction adjacent… Seigneur que le système immunitaire s’est déployé rapidement, cette semaine-là. Il surchauffait même après que l’histoire s’était dégonflée…

***

Mais il est où, notre système immunitaire anti-tatas intolérants, pour le tata d’Ahuntsic ?

Et pour le tata haineux qui a tout récemment poignardé un chauffeur de taxi musulman, à Québec, en lui disant : « Crisse d’importé, retourne dans ton pays », il est où notre système immunitaire collectif ?

Je le cherche. Me semble qu’il tourne au ralenti, cette semaine.