Imaginons un instant que vous trouvez que le Canada accepte un trop grand nombre d’immigrants. Imaginons aussi que le gouvernement actuellement au pouvoir à Ottawa n’occupe pas une grande place dans votre cœur. Imaginons, finalement, que vous tombiez sur une « nouvelle » relayée sur les réseaux sociaux qui affirme que 50 % des nouveaux arrivants, une fois chez nous, vivent de l’assurance-emploi.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Il y a de fortes chances que vous accordiez à cette « nouvelle » une grande importance. Il y a aussi de fortes chances que vous la partagiez afin de la faire connaître à vos « amis ». Pourquoi ? Parce que cette nouvelle, qu’elle soit vraie, fausse ou approximative, confirme ce que vous pensez déjà. Elle agit comme du ciment sur votre opinion.

Ce que je viens de décrire est l’un des mécanismes des fausses nouvelles, un phénomène qui donne lieu depuis quelques mois à une foule de réflexions, d’études et de sondages partout dans le monde. Les fausses nouvelles, appelées fake news par d’autres, sont un véritable fléau. Leurs dangers sont énormes et multiples. On s’en rend compte.

Pour mieux nous faire comprendre ces enjeux, un collectif néerlandais a créé un jeu qui permet de nous glisser dans la peau d’un relayeur de fausses informations. Offert sur le web en plusieurs langues, Bad News est un outil de sensibilisation. Je l’ai testé et il est vrai qu’il tire sur les bonnes ficelles. On réalise à quel point la combinaison fausses informations–réseaux sociaux peut mener tout droit vers la nouvelle drogue du XXIe siècle : la popularité auprès des anonymes.

La journaliste de Radio-Canada Bouchra Ouatik a recensé plusieurs études qui tentent de décortiquer le fonctionnement et les effets des fausses informations. L’une d’elles affirme que notre cerveau, en produisant de la dopamine, nous récompense lorsqu’il assimile une information qui renforce nos convictions.

Une autre étude démontre, de son côté, que l’être humain vit un inconfort certain lorsqu’il est confronté à des idées contraires aux siennes. Des chercheurs de l’Université de Winnipeg et de l’Université de l’Illinois ont créé une expérience dans laquelle on offrait une somme d’argent à des participants à condition qu’ils entendent une opinion contraire à la leur, par exemple sur le mariage pour les couples de même sexe. La majorité des gens ont refusé l’argent afin d’éviter de passer par cette étape.

Pourquoi cette obstination ? Pourquoi cet enfermement ? Parce qu’avoir des idées fermes et trouver des exemples qui corroborent ces idées nous aide à mieux prendre notre place dans la société. De nos jours, être indécis ou démontrer que notre opinion n’est pas aboutie est un signe de faiblesse. Qui sont les chouchous des médias ? Ce sont, la plupart du temps, des gens qui expriment leurs idées de manière très ferme, peu importe s’ils maîtrisent le sujet abordé, peu importe s’ils disent des banalités. La nature a horreur du vide. Et du gris.

Le problème avec ceux qui s’enferment dans certaines idées, c’est qu’ils peuvent difficilement faire marche arrière. Pire, plus on leur montre des preuves qu’ils ont tort et colportent des énormités, plus ils vont se réfugier dans leur idée, affirment d’autres études.

Fort heureusement, de plus en plus de mesures sont adoptées pour sensibiliser les gens à la réalité des fausses nouvelles. Récemment, un sondage de la firme Ipsos a révélé que le scepticisme à l’égard des médias sociaux tels que Facebook et Twitter va en grandissant. L’enquête, qui a porté sur 25 000 utilisateurs de l’internet de 25 pays, montre une inquiétude généralisée à l’égard des fausses nouvelles. Au Canada, 9 personnes sur 10 affirment avoir été trompées au moins une fois par de fausses nouvelles relayées sur des médias sociaux.

Aux prises avec ce problème qui leur fait un tort énorme, les gouvernements et les médias sociaux adoptent diverses mesures pour lutter contre ce fléau. Facebook a récemment annoncé qu’il ajoutait de nouvelles fonctionnalités censées empêcher la propagation de fausses informations.

En France, une loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information a été promulguée en décembre dernier. Le hic avec cette loi, c’est qu’elle ne peut être appliquée que dans un cadre électoral pendant les trois mois précédant le scrutin. Bref, en six mois, une seule plainte a été déposée (c’était durant les récentes élections européennes).

Plusieurs citent la Finlande comme exemple suprême en matière de lutte contre les fausses nouvelles. Depuis 2014, plusieurs initiatives anti-fausses informations sont menées auprès des étudiants, des adultes, des journalistes et des politiciens. Voisine de la Russie, la Finlande est très sensible aux stratégies de désinformation, particulièrement en période électorale. Précisons que la Finlande est aussi reconnue pour son taux d’alphabétisation, pour la liberté de la presse qu’elle défend et pour la confiance qu’ont ses citoyens envers leurs médias.

J’ajouterais personnellement : pour la confiance que les Finlandais ont envers eux-mêmes. Parce qu’avoir des idées, être en mesure de les faire grandir et, surtout, être capable de les défendre et de les façonner face aux autres, c’est sans doute ça, la vraie confiance.