« Les citoyens en ont marre de jouer à la chaise musicale entre les hôtels », lance Marie Sénécal, sinistrée de la ville de Rigaud. Depuis cinq semaines, près de 300 résidants des environs se retrouvent sinistrés et relogés par la Ville, avec l’aide de la Croix-Rouge, en raison des inondations qui y perdurent. Une situation très coûteuse pour la municipalité, qui somme le gouvernement de l’aider.

Manon Louvet
La Presse

Hugo-Sébastien Aubert Hugo-Sébastien Aubert
La Presse

« Ce matin, on est venu cogner à ma porte à 11 h pour me dire de partir, que l’on changeait d’hôtel », explique, un peu contrarié, Yves Pelletier, un retraité sinistré.

Depuis près de quatre semaines, sa femme et lui étaient logés à l’Auberge du Mont Rigaud. Également sinistrés lors des inondations de 2017, ils avaient été accueillis par cette même auberge. « On connaît les lieux, on connaît tout le monde ici, je n’ai pas envie de partir. » Il ajoute : « Ils auraient au moins pu nous prévenir plus tôt. »

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Yves Pelletier, sinistré des inondations à Rigaud

Quand M. Pelletier dit « ils », il parle de la Croix-Rouge, qui, à la suite d’une entente avec la municipalité de Rigaud, se charge de coordonner l’aide aux sinistrés au chapitre du logement et de l’alimentation. Au total, depuis le début des inondations, sa femme et lui ont dû changer trois fois d’hôtel.

Pour ce qui est de l’alimentation, chaque sinistré s’est vu offrir une carte prépayée afin de pouvoir se nourrir correctement. La somme fournie varie en fonction du nombre de repas que prend chaque citoyen. Daniel Legendre, lui aussi sinistré, a choisi de faire un léger sacrifice pour aider la municipalité. « Avec mon épouse, nous avons dit que nous ne prenions que le repas du midi et le souper. » 

52 $ Somme quotidienne attribuée aux citoyens qui prennent trois repas

Mais ce système prendra fin le 31 mai, si l’on en croit le maire de Rigaud, Hans Gruenwald Jr.

En vertu de nouvelles règles dictées par l’État, affirme-t-il, la Ville paie la relocalisation et les frais de subsistance des citoyens évacués. L’État rembourse 75 % de la facture, selon une entente renouvelée tous les 15 jours.

Mais la municipalité affirme ne pas avoir eu l’assurance que l’aide serait reconduite au 31 mai et craint dès lors de se retrouver seule avec la facture. Une façon de fonctionner bien différente de l’année 2017, où la quasi-totalité des coûts avait été prise en charge par le gouvernement du début à la fin des inondations. Les coûts s’élèvent aujourd’hui à 1 million de dollars pour les cinq dernières semaines. Une somme importante qui ne devrait cesser d’augmenter. « Certains habitants ne pourront pas retourner chez eux avant un an », dit le maire.

Cri du cœur

C’est pourquoi, hier matin, Hans Gruenwald Jr., soutenu par Marie-Claude Nichols, députée de Vaudreuil, Michel Boudreau, maire de Terrasse-Vaudreuil, Claude Trudel, maire suppléant de Pointe-Fortune, et Patrick Bousez, préfet de la MRC de Vaudreuil-Soulanges, a lancé un cri du cœur au gouvernement en espérant obtenir plus d’aide. 

« La Ville ne peut pas s’endetter, aujourd’hui nous avons besoin de réponses », a soutenu le maire. Environ 5 % de la ville est encore inondée. La municipalité se dit étranglée par les frais qu’entraîne une telle catastrophe, et les coûts totaux pourraient avoir une incidence sur les taxes des citoyens.

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Hans Gruenwald Jr., maire de Rigaud, et Chantal Lemieux, directrice générale de la Ville

M. Gruenwald a même annoncé avoir dû prendre une décision douloureuse. Pour privilégier le financement de l’hébergement, la Ville a décidé de diminuer l’aide alimentaire fournie en partenariat avec la Croix-Rouge pour les personnes accueillies en centre d’hébergement. Les habitants ayant trouvé refuge chez des amis ou des parents ne bénéficieront plus d’aide alimentaire à compter du 1er juin. Véronique Cunche, responsable de l’aide aux sinistrés de la Ville, explique : « Nous avons fait ces choix pour permettre aux gens d’avoir un toit en priorité. »

Pas de dortoirs

L’arrivée de l’été pousse également la Ville de Rigaud à changer ses méthodes d’hébergement. Le Collège Bourget s’est offert pour loger à moindre coût des sinistrés. Une trentaine de chambres seront mises à la disposition des premières familles dans le besoin. « Nous refusons d’ouvrir des dortoirs d’hébergement d’urgence. La Ville tient à la dignité de ses citoyens », a précisé Chantal Lemieux, directrice générale de la Ville de Rigaud. Des hôtels continueront cependant de proposer des chambres aux sinistrés. 

Selon certains citoyens, le problème vient du système d’indemnisation. « Il faudrait commencer par remplacer les frais d’indemnisation par des subventions pour prévenir d’éventuelles inondations futures », déclare Daniel Legendre, qui croit qu’investir sur le long terme serait la solution.

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Daniel Legendre, sinistré des inondations à Rigaud

« On a l’impression que le gouvernement préférerait que Rigaud devienne une ville fantôme plutôt que d’avoir à la sauver. »  — Daniel Legendre, citoyen de Rigaud

Marie Sénécal, une sinistrée qui avait, elle aussi, déjà subi les inondations de 2017, rejoint l’avis de M. Legendre. « Le gouvernement ne peut pas faire porter le chapeau aux citoyens qui ont fait construire en zone inondable, c’est lui et la municipalité qui ont accepté les permis de construire, pas les sinistrés. Il faut qu’ils prennent leurs responsabilités. » 

Elle ajoute : « J’ai déjà rencontré M. Legault, c’est un homme d’affaires intelligent, il a compris ce qui se passait. S’il veut réellement protéger ses sinistrés, il ne les laissera pas en zone inondable. C’est du moins ce qu’on espère avec ce cri du cœur que la ville lance depuis déjà deux semaines. »

À Rigaud, le niveau de l’eau a beaucoup diminué, mais la situation n’est pas encore rétablie. Dans de nombreux secteurs, comme sur le chemin de la Pointe-au-Sable (où La Presse s’est rendue au début des inondations), les riverains commencent tout juste à pouvoir accéder à leur maison. 

Certains, dont la demeure n’a pas été inondée, mais seulement isolée, songent à regagner leur domicile d’ici quelques jours. Mais pour d’autres, le niveau de l’eau ayant atteint le rez-de-chaussée, le retour au bercail n’aura pas lieu avant de nombreux mois.