La présence hier de Valérie Plante à l’inauguration des nouveaux paddocks du circuit Gilles-Villeneuve avait quelque chose de symbolique. Moins de 24 heures après l’annonce du départ de Luc Ferrandez, la mairesse de Montréal coupait le ruban au parc Jean-Drapeau, un lieu que l’ancien maire du Plateau aimait tellement défendre.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Après la série d’allocutions prononcées sous les cris et les trompettes de quelques cols bleus mécontents de leurs conditions, les dignitaires ont quitté la scène. Quand Valérie Plante a aperçu les nombreux journalistes qui l’attendaient, elle a compris que nous n’étions pas là pour lui parler de Lance Stroll.

La mairesse a alors tourné les talons et s’est rapprochée des deux attachés de presse qui l’accompagnaient. Ceux-ci lui ont glissé quelques phrases à l’oreille avant qu’elle plonge dans la mêlée.

« Luc a fait ce qu’il pouvait dans la structure actuelle, et je pense qu’il a pris une décision basée sur son incapacité… » Incapacité à quoi ? La mairesse s’est reprise. « En tout cas, il a atteint une certaine limite à faire avancer certains dossiers qui lui tiennent à cœur, dont l’environnement, dans le cadre tel qu’il est. »

Questionnée sur le caractère radical de son fidèle collaborateur qui trouve qu’il y a urgence à agir dans le domaine environnemental, Valérie Plante a répondu ceci : « Je suis au bon moment et au bon parti pour faire avancer l’environnement, mais de façon transversale. […] Je suis la mairesse de la métropole. »

Dans plusieurs médias, hier, Ferrandez a fourni une foule d’exemples qui démontrent à quel point il comprend la situation dans laquelle se retrouve Valérie Plante, saisir ici la transversalité avec laquelle elle doit maintenant composer. Le maire du Plateau-Mont-Royal a compris qu’à la longue, il allait éventuellement nuire au parti et à ses collègues. Il a préféré partir.

Cette lucidité, il l’avait déjà eue, en 2016, lors de la course à la direction de Projet Montréal. Il avait reconnu que son attitude « radicale » pouvait empêcher Projet Montréal de combattre Denis Coderre. L’avenir lui a donné raison.

Valérie Plante a dit qu’elle a été « surprise » d’apprendre le départ de Luc Ferrandez. Elle a aussi parlé de « tristesse ». On dit que la politique vit mieux sans émotion. Difficile d’écarter les sentiments quand on repense au moment où Luc Ferrandez a offert son appui à Valérie Plante lors de la course à la direction, même si cette dernière n’était pas la favorite.

En quittant la vie politique comme il le fait, Luc Ferrandez agit en bon prince. Son élégance séduit. Mais celui qui s’imagine déjà chroniqueur dans les médias (ce qui ne tardera pas, à mon avis) doit aujourd’hui reconnaître que la radicalité qui a fait sa réputation marque aujourd’hui la fin de sa carrière politique.

Luc Ferrandez a-t-il exagérément frappé sur le même clou ? A-t-il trop privilégié ses propres idéaux au détriment du bien-être global de ses citoyens ? Était-il fait pour la politique ? Ces questions ont dû faire partie de sa réflexion des derniers jours, c’est sûr.

L’histoire de Luc Ferrandez symbolise tout le paradoxe qui frappe le monde politique actuel. Les citoyens sont écœurés des politiciens corrompus ou maîtrisant la langue de bois, les yes-men, les guidounes, les paresseux et les incompétents. On rêve d’avoir des idéalistes, des Robin des bois qui vont redistribuer, des Madeleine de Verchères qui vont résister.

Et quand, enfin, on en trouve quelques-uns de cette trempe, ils se perdent dans la foule. Ou dans la brume.

Devant les journalistes, Valérie Plante a reconnu que c’est « dur de faire de la politique quand on a des idéaux ». Celle qui est devenue transversale au fil des derniers mois a appris à faire des compromis. « En devenant mairesse, je savais que ça serait ça, mon rôle. Quant à Luc, il avait atteint sa limite. »

Voilà où peut mener la radicalité en politique. Au fil d’arrivée devant des paddocks.

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La première personne à laquelle j’ai pensé mardi quand j’ai appris le retrait de la vie politique de Luc Ferrandez est Richard Bergeron. Que pense de ce départ le fondateur de Projet Montréal en 2004 ?

N’essayez pas de faire dire à Richard Bergeron de vilaines choses au sujet de Luc Ferrandez. Celui qui est devenu consultant après sa défaite électorale en 2017, face à son ancien parti, voue une admiration sans borne au jeune homme qu’il a connu à la fin des années 90.

« On s’est battu ensemble contre des projets de modernisation de la rue Notre-Dame », se souvient Bergeron.

Au sujet du « caractère particulier » de Luc Ferrandez, Richard Bergeron affirme que celui-ci était « de moins en moins particulier ». 

« La première fois qu’il a inversé le sens de la circulation, qu’il s’est battu pour une piste cyclable, qu’il a fait des saillies vertes, il s’est fait taper dessus. Mais promenez-vous dans n’importe quel quartier de Montréal, tout le monde fait ce que Luc a fait. C’est devenu une norme. » — Richard Bergeron

Richard Bergeron précise toutefois que Luc Ferrandez s’est inspiré de ce qui se faisait déjà à Westmount et dans Outremont. « Il l’a appliqué sur le Plateau et il en a payé le prix. Mais depuis quelques années, plus personne ne dénonçait ses actions. »

Selon Richard Bergeron, Luc Ferrandez était « fatigué » de faire de la politique. « Il devait y aller pour quatre ans, il y est resté dix ans. Il est trop intelligent pour ne pas comprendre combien la mairesse et le comité exécutif, dans le rôle qui est le leur, doivent agir dans un tissu de contraintes. La seule option qui lui restait était de s’en aller. »

Luc Ferrandez n’a pas eu à se taper la conférence de presse de l’inauguration des nouveaux paddocks du circuit Gilles-Villeneuve. Richard Bergeron rigole en disant qu’il n’aura pas non plus à assurer sa présence à l’ouverture de l’amphithéâtre du parc Jean-Drapeau prévue dans quelques semaines.

« Il en a échappé deux. C’est pas mal. »