La question était inévitable. « Est-ce que cette vente vous attriste, sœur Lucille ? » La sympathique religieuse a aussitôt répondu. « Je n’ai pas le temps d’y penser. Je suis trop occupée à l’organiser. » Puis la voix s’est cassée, les yeux se sont embués. « Oui, ça me rend triste… C’est toute notre vie qui défile et qui part en ce moment. »

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Les 180 religieuses de la Congrégation des Sœurs de Sainte-Anne vivent en ce moment un grand chambardement. Elles se préparent à quitter leur maison mère de Lachine, un complexe de trois bâtiments monumentaux dont la construction a commencé au début du XXe siècle. Le gigantesque couvent sera converti en complexe de logements communautaires.

La première étape de ce déménagement est la vente de milliers d’objets (on parle d’environ 5000) accumulés au fil des décennies. Des tableaux, des meubles, des objets d’art ou religieux, tout cela sera offert au public et aux collectionneurs lors d’une grande vente qui aura lieu les 18 et 19 mai ainsi que dans le cadre d’une série d’encans qui se dérouleront à compter du mois de juin.

Je suis allé rencontrer sœur Lucille Côté, 87 ans, et sœur Madeleine Gaudet, 83 ans, dans l’impressionnante maison mère de la congrégation située à l’angle des rues Provost et Esther-Blondin (nommée en l’honneur de celle qui a fondé la congrégation en 1850). En compagnie de ces deux femmes dotées d’un sens de l’humour aiguisé, nous avons arpenté les parquets astiqués de ce lieu littéralement figé dans le temps. Les souvenirs et les anecdotes ont défilé à vive allure.

« Vous me demandez si j’ai eu de la peine de quitter l’uniforme ? Pas du tout, mon cher monsieur. J’allais à l’université avec la robe et le voile et on m’appelait le pingouin ! Quand est arrivé 1967, j’étais bien heureuse de pouvoir retirer mon voile. »

— Sœur Lucille, en riant

Au sous-sol du couvent, on a adroitement aligné sur de grandes tables (on est religieuse ou on ne l’est pas) les objets qui seront offerts lors de la vente publique. On y retrouve de la vaisselle, des bibelots, de nombreux tableaux faits par les religieuses (plusieurs ont enseigné la peinture), des statues de saints, des personnages de la crèche et des objets hétéroclites comme les fameuses claquettes que les institutrices utilisaient autrefois pour faire obéir les élèves.

Les plus gros morceaux, comme les meubles, seront vendus lors d’une série d’encans organisés par la Maison des Encans de Montréal. Parmi ces objets, on retrouve quelques petits trésors. « Nous avons eu la chance d’avoir les meilleurs menuisiers, a dit sœur Lucille. Certains travaillaient sans clous. »

Dans plusieurs des innombrables pièces du couvent, on a entassé des bureaux, des commodes, des tables, des chaises et des armoires. Ces meubles ont orné la maison mère ou les nombreux couvents occupés par les religieuses de Sainte-Anne, dont celui qui était situé sur la rue Saint-Joseph. Dans des boîtes en bois et des tiroirs, on peut découvrir des pièces d’artisanat plus rares, comme de petits Jésus en cire fabriqués par les religieuses (objets très recherchés par certains collectionneurs).

D’autres pièces ayant une valeur historique ou artistique ont été offertes à des musées québécois. C’est le cas du Musée de Lachine, qui a reçu près de 800 pièces. « Je tiens à dire que nous ne vendons aucun objet de culte », a dit sœur Lucille avant de nous entraîner dans la fabuleuse chapelle du couvent.

La préservation de la chapelle est l’une des exigences des sœurs de la congrégation de Sainte-Anne. Celles-ci ont émis le souhait qu’elle soit convertie en lieu multifonctionnel et utilisée à des fins artistiques. L’arrondissement de Lachine songe à l’exploiter comme salle de concert. Toute de blanc et d’or, elle abrite un orgue Casavant qui possède deux claviers et 1183 tuyaux.

Ce grand bouleversement dans la vie des religieuses de Sainte-Anne a commencé il y a un peu plus d’un an quand on a appris qu’elles vendaient « à bon prix » à la Ville de Montréal les imposants bâtiments de leur maison mère avec le souhait que l’arrondissement de Lachine en fasse des logements communautaires.

« On parle d’un prix dérisoire, a confié Maja Vodanovic, mairesse de l’arrondissement de Lachine, sans dévoiler le montant exact de la transaction. Ce n’est pas vraiment une vente. Si elles nous l’avaient vendu au juste prix, jamais on n’aurait pu réaliser ce projet. De plus, les sœurs ont assumé les coûts de la décontamination et l’enlèvement de l’amiante. Elles auraient pu le vendre à un promoteur, mais elles ont choisi de faire les choses ainsi. »

À la suite de la présentation d’un plan directeur, il a été décidé que les organismes Habitations La Traversée et Bâtir son quartier assureraient la bonne marche de ce projet qui comprendra au total 241 logements communautaires pour des personnes âgées de 75 ans et plus ou en légère perte d’autonomie, 75 condos à prix abordable ainsi que des locaux qui serviront à des fins communautaires. La congrégation aliène également 30 % de son vaste terrain de 63 000 mètres carrés.

« Pour nous, ce projet est très important, car il y a un besoin criant de logement communautaire dans notre arrondissement. »

— Maja Vodanovic, mairesse de Lachine

Quant aux religieuses de Sainte-Anne, elles emménageront dans un nouveau bâtiment qui sera construit sur le terrain et qui comptera 154 logements. Au total, la superficie habitable de ce projet représente environ 106 000 mètres carrés.

Les travaux du bâtiment devant accueillir les religieuses doivent commencer l’automne prochain. Après leur déménagement, ceux visant à transformer les trois vieux bâtiments de la maison mère devraient être amorcés.

« Nous allons aller nous installer dans ce nouveau bâtiment en tant que locataires, dit sœur Lucille. Et tranquillement, nous allons partir l’une après l’autre. Nous comptons une dizaine de centenaires, vous savez. La plus vieille a 107 ans. »

En attendant la tenue de cette vente, sœur Lucille, sœur Madeleine et leurs camarades continuent de faire l’inventaire des objets. En les étiquetant, elles voient leur longue vie défiler. Elles aperçoivent aussi au loin un Québec qui n’existe plus.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Des photos de mère Marie-Anne, fondatrice des Sœurs de Sainte-Anne

Une congrégation créée pour instruire

La congrégation des sœurs de Sainte-Anne a été fondée en 1850 par Esther Blondin, aussi appelée mère Marie-Anne, analphabète devenue une éducatrice exemplaire. La première maison de la congrégation est située à Vaudreuil. Rapidement, la communauté prend de l’expansion. Les sœurs se retrouvent en Abitibi, au Témiscamingue et en Gaspésie. Plus tard, elles assurent une présence en Haïti, au Cameroun et au Chili. L’instruction des garçons et des filles demeure leur plus grand chantier.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Grâce à son impressionnante façade, le bâtiment principal a fait l’objet d’un énoncé patrimonial.

Une imposante maison mère

Les sœurs de Sainte-Anne se sont implantées à Lachine en 1861. En 1900, les religieuses ont acheté les terrains de la ferme Allen pour y ériger leur maison mère. Le pavillon central a été inauguré en 1906. Une deuxième aile a été ajoutée en 1946 et une troisième en 1963. Les trois bâtiments comprennent de cinq à huit étages. Ils sont situés sur un terrain de 63 000 mètres carrés sur lequel pousse un verger. Grâce à son impressionnante façade, le bâtiment principal a fait l’objet d’un énoncé d’intérêt patrimonial.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

La chapelle de la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne est l’œuvre de l’architecte Louis Caron, de Nicolet. La première messe y fut célébrée en 1909.

Une chapelle blanche et or

La chapelle de la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne est l’œuvre de l’architecte Louis Caron, de Nicolet. La première messe y fut célébrée en 1909. De style baroque, la chapelle peut accueillir 400 fidèles, notamment au jubé, sur lequel trône un orgue Casavant. Ses colonnes corinthiennes blanches sont aujourd’hui ornées de dorures. Quatre grands tableaux, œuvres de William Raphaël et de sœur Hélène-de-la-Croix, surplombent le maître-autel.

Vente publique

18 et 19 mai, entre 9 h et 16 h

Maison mère des Sœurs de Sainte-Anne

1950, rue Provost, à Lachine

Les encans commenceront en juin. Pour plus d’informations, consultez le site de la Maison des Encans de Montréal (encans.pro).

Le cœur à l’ouvrage, exposition témoignant du savoir-faire des sœurs de Sainte-Anne au Musée de Lachine, jusqu’au 24 novembre