Pour aller à l’île Bizard, il n’y a qu’un seul pont. On y accède en empruntant vers le nord le boulevard Jacques-Bizard, qui s’empresse, une fois sur l’île, de croiser la rue Cherrier.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Tout le monde qui va à l’île Bizard doit passer par là.

C’est près de ce carrefour, dans un parking de centre commercial, que Jean-Simon Théorêt, jeune agriculteur de 28 ans, vers la fin de l’été dernier, a installé son kiosque à légumes.

Chez les Théorêt, on est maraîcher de père en fils depuis trois générations, dans l’île Bizard. Des champs de maïs, de haricots… On fait pousser des concombres, des tomates, des pastèques, des pois mange-tout. L’Île-Bizard est un des derniers secteurs, sur le territoire de Montréal – avec Senneville, pas très loin – où l’on fait de l’agriculture commerciale.

Jean-Simon a choisi de suivre les traces de son père et de son grand-père. Il a étudié au collège McDonald. Il a lu Le jardinier-maraîcher de Jean-Martin Fortier et croit à l’agriculture écoresponsable. Un jour, il aimerait convertir la ferme familiale au biologique.

Mais pour le moment, il vend ses légumes à la chaîne Sobeys et, l’été, dès que les récoltes le permettent, à son kiosque. « Il est quand même normal que les gens de l’île puissent acheter les légumes qui poussent sur l’île », explique-t-il.

À son kiosque, il ajoute des herbes fines que cultive sa cousine à Deschaillons, des fraises de l’île d’Orléans, qu’il trouve au Marché Central.

Mais il y a un hic.

Le hic, c’est que le maire de l’arrondissement de L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève a décidé que le kiosque de Jean-Simon ne pouvait pas être près du carrefour.

Dans le parking, oui. Mais à l’autre extrémité totalement. Pas près du chemin où les gens passent en voiture.

« Sauf que moi, je fais deux fois plus de ventes, quand je suis là-bas », dit Jean-Simon en montrant le coin du parking proche du carrefour. « Les gens me voient bien mieux. »

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Ce qu’il est important de comprendre ici, dans ce conflit entre le maire et l’agriculteur, c’est qu’on n’est pas dans un univers coquet d’urbanisme savamment équilibré, où un kiosque à légumes viendrait déparer un minimalisme hautement réfléchi. On parle d’un bout de stationnement de béton et d’un autre bout de stationnement de béton. Et la question est : sur quel bout de béton sera le kiosque ?

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

La Boulangerie de L’Île-Bizard, à laquelle est rattaché le kiosque à légumes de l’agriculteur Jean-Simon Théorêt

En vertu du règlement actuel de l’arrondissement, le kiosque doit être rattaché à un commerce ayant pignon sur rue, et être sur le même terrain. Dans le cas de Jean-Simon, c’est la Boulangerie de L’Île-Bizard. Le parking en béton dont on parle est en face de la boulangerie, qui fait partie d’un petit centre commercial, et qui longe le boulevard Jacques-Bizard en s’étirant jusqu’à la rue Cherrier. Le kiosque n’est pas donc pas collé sur le commerce, mais il n’est pas très loin et, techniquement, il demeure dans le même parking. Pendant quatre mois, le temps que le kiosque puisse vendre des légumes.

Mais le maire n’aime pas cette situation.

Mardi, il va demander que le règlement soit changé pour que Jean-Simon retourne dans son coin, loin du carrefour, à 30 m ou moins de la boulangerie.

Pourquoi ? « C’est une question de cohérence », m’a répondu Normand Marinacci, le maire de l’arrondissement. « On ne peut pas permettre aux gens d’aller n’importe où. Il faut un minimum de réglementation. »

Le maire explique que le jeune agriculteur a son kiosque, accepté par l’arrondissement, qu’il peut y vendre ses légumes, dans son coin de parking, loin du carrefour, mais près de la boulangerie, et que c’est bien suffisant.

« Il veut changer ? », demande M. Marinacci. « Non. »

Le maire de L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève assure qu’il a toujours favorisé les agriculteurs. Qu’il aimerait un jour qu’il y ait un marché public sur l’île pour rassembler au moins ce kiosque et un autre, installé un peu plus loin, rue Cherrier. Il assure qu’il ne veut pas faire de tort au chiffre d’affaires de Jean-Simon.

Mais en attendant, c’est ça qui est ça.

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Je n’ai pas parlé pendant des heures avec le maire, mais j’ai passé assez de temps au téléphone avec lui pour lui reposer la question plusieurs fois : « Qu’est-ce qui vous dérange avec le kiosque dans le stationnement, mais près du carrefour ? » Et chaque fois la réponse a été à peu près la même et ça ressemblait à ceci : ce qui dérange, c’est que ça dérange. C’est que ce n’est pas ce qu’on avait dit au départ. C’est que c’est différent du plan.

Est-ce que ça pose des problèmes de propreté ? De sécurité (les automobilistes pourraient être distraits par les épis de maïs alléchants) ? De circulation ? De parking ? D’esthétique ? De gestion ?

On ne parle pas de ça.

Est-ce que la présence de légumes locaux, frais, cultivés par un jeune de la relève, dans un monde où les consommateurs demandent ce genre de produits, où la société encourage ce genre de choix nutritionnels, dans un quartier en croissance qui pourrait mettre de l’avant comme un gros plus la présence de terres agricoles encore productives, est-ce que tous ces facteurs font partie de l’équation ?

On ne s’est jamais rendu là.

Notre conversation s’est arrêtée à : « Je ne peux pas lui faire une faveur. »

Sur l’île, il y a un autre kiosque à légumes.

Est-ce que le kiosque Théorêt lui fait trop de concurrence ?

« À l’île, répond Jean-Simon, il y a six salons de coiffure, cinq dépanneurs, quatre gyms. Pourquoi est-ce qu’il y aurait un problème avec deux kiosques à légumes, quatre mois par année ? »